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Entre justice divine et médecine d’Etat : « L’invention de la psychiatrie »

Osiris sur le « trône de justice » céleste. A sa gauche l’aile déployée de Maât, concept de «cohésion solidarité sociale », puis dans le même sens, déesse de la « Vérité Justice ».

 

Aigle auréolé de Saint Jean l’Évangéliste.

Liens dans la page :

 

*   LA CONSTRUCTION HISTORIQUE :

Plan de la page

*   EPILOGUE :

De l’aliénisme du XIX ème siècle à la psychiatrie du XXI ème siècle.

Conclusion : La « caution sacrée »

*   ANNEXES :

Annexe 1 :  Sens de  « psychiatrie démocratique »

Annexe 2 : Tableau de la dé-judiciarisation

Annexe 3 : Bibliographie

Annexe 4 : Mai 1968 pour la psychiatrie

Annexe 5 : Q.C.M.

 * Auteur : docteur jacques de Person

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Liens dans le site :

 

*        Accueil   

*         Commentaire de l'article 122-1 du nouveau Code Pénal 

*         Plan du site

*         La conversion de la Grèce

 


Préface : Comment le texte est venu sur le web.

 

Ce texte a d’abord été écrit dans les années 1990.

Il est le fruit d'une réflexion à la recherche de moyens de travail appropriés aux soins aux « patients nécessiteux » de cette médecine que l'on a du mal à appeler «psychiatrique», pour toutes les raisons que nous développons ici : Beaucoup de mots seraient plus appropriés que «psycho», «âme» en grec[1].

Or les patients véritablement nécessiteux seraient souvent eux-mêmes demandeur de « justes soins » s’il ne leur était si souvent infligé la dommageable « déresponsabilisation » conduisant alors presque mathématiquement à une « contrainte », non moins dommageable dans ces conditions, écartant ainsi péremptoirement toute possibilité d’élaboration et d ‘engagement dans une demande ou son refus, et compromettant gravement, d’emblée, la qualité de tous les échanges que l’on voudra ensuite  instaurer dans une perspective thérapeutique.

De tels patients, seulement  « nécessiteux en soins », seront alors mêlés, dans les  « registres » comme dans les « lieux », à d'autres qui ne sont contraints que pour des raisons « policières », et le  système bientôt confondra les uns et les autres. Enfin, accentuant encore la confusion des genres, les différences entre les différents régimes eux-mêmes, dans l’hospitalisation, comportent de l’ illusoire  quand les « locaux » sont les mêmes, le  « personnel » est le même, les « dossiers » sont les  mêmes, estompant ainsi les différences dans les passages d’une forme à l’autre, et favorisant le caractère extensif des défauts ci-dessus dénoncés.

Ce sont alors  souvent les mêmes personnes qui reviennent sous des régimes alternativement annoncés comme libres et contraints, en fait plus ou moins indifférenciés, car le protocole mis en œuvre, de la susdite « déresponsabilisation-contrainte » qui efface la distinction des genres, engendre les confusions et ne fait que différer indéfiniment les possibilités de recouvrement des repères, si importants pourtant dans toute appréhension, mentale et comportementale, des rapports sociaux.

Il est difficile, avec la législation actuelle, d'obtenir les résultat espérés lorsque la préfecture peut, d'un trait de plume, décider ou non du placement d'un patient, quelle que soit la relation existante ou à venir entre celui-ci et son - ou ses -  soignant(s).

C'est d'ailleurs le paramètre essentiel à retenir, les diverses commissions d'experts n'ayant aucunement la possibilité de décider des modalités de soins les plus appropriées.

Ce texte, qui régulièrement désormais s’allonge, était initialement assez dense, cela afin d'avoir pu être publié dans une revue spécialisée en 1999. Puis devant les difficultés de l'édition, nous avons eu recours à « Internet» pour le diffuser, et il en est résulté «un site». Cela nous permet de plus d’agrémenter régulièrement notre apport, par des corrections visant à la clarté des exposés, l’ajout de données supplémentaires, l’approfondissement de nos analyses [2]

Malheureusement, nous savons bien que les plus démunies des personnes concernées, de près ou de loin, n'ont aucun moyen d'avoir accès à «Internet».

[Fin 2017, c’est-à-dire environ 20 ans après avoir mis ces lignes « sur le net » j’ai eu la confirmation directe et expérimentale sociologiquement, qu’il était pratiquement impossible à un patient même non hospitalisé mais vivant de sa maigre pension de s’offrir un ordinateur, un abonnement à un FAI et tous les accessoires (Internet sans un anti-virus, c’est une victime de plus), et donc de lire sur le web et d’échanger par courrier électronique. Cela méritait d’être dit et accompagné du bref commentaire que cela, à la fois prive la société de productions souvent remarquables et prive le patient de ce qui est devenu un système d’échanges essentiel à notre vie collective. On peut se demander dans ces conditions quel est le sens de « réseaux sociaux » si ceux qui en ont le plus besoin ne peuvent y avoir accès.

« Longtemps, longtemps, longtemps, après que les [cabines] ont disparu… » Sur un air de Charles Trenet  et boîtes aux lettres de suivre pareillement.]

Cependant, comme le but de ce site est d'arriver à modifier radicalement la législation en vigueur, plaise au ciel qu'il en advienne quelque résultat auprès des protagonistes responsables.

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Plan  de cette page web : Aspect des liens hypertexte dans ce plan :

 

 

*   I  Première partie :

 

LA CONSTRUCTION HISTORIQUE :

 

1° Résumé : Les 4 étapes de la gestion sociale

Prologue : La médecine mentale avant la psychiatrie

Introduction : La nouveauté du code pénal de 1810

Justice divine et cohésion sociale : Egypte ancienne, Moyen Orient, Antiquité Gréco-latine

Le droit divin : Monarchie française et lettres de cachet

De  la déchristianisation révolutionnaire au Code civil : abolition de l’ancien régime, puis terme à la révolution

L’ordre laïc : Loi de 1838 et « prêtrise psychiatrique »

L’exception psychiatrique : La  déjudiciarisation pénale et la déjudiciarisation des privations de liberté psychiatriques

Conclusion : Soins et ordre public ne peuvent être retenus dans la même main

 

 

*   II° Seconde partie :

 

EPILOGUE :

 

« De l’aliénisme du XIX ème siècle à la psychiatrie du XXI ème siècle » :

 

1° L’aliénisme entérine la division

 

2° Les préoccupations de la psychiatrie

 

JADIS :

       « les lettres de cachet »

       préoccupation « philosophique »

       préoccupation « financière »

très peu de préoccupation « sanitaire »

 

AUJOURD’HUI :

 

       1.Les préoccupations sont innombrables

       La sanction des « préoccupations idéologiques »

       Les préoccupations financières

       les « questions médicales » et les « affaires de voie publique »

       la question du « modèle »

       Une « éthique » qui se cherche

       Une « place » introuvable :« biologique », « philosophico-social » « modèle »

        « Classer »« la question de la responsabilité »

 

       2.les critères d’intervention ne sont pas systématisés:

       «  l'inflation »

 

 

DEMAIN :

       Justice

       « Psychiatrie médecine de soins »

        « Psychiatrie dogmatique et/ou administrative »

 

Tableau des « croisements » du juridique, de l’exécutif et du « thérapeutique

 

3° Les méthodes exceptionnelles de la psychiatrie

 

4° Conclusion : La « caution  sacrée »

 

 

*   III° ANNEXES :

Annexe 1 :  Sens de  « psychiatrie démocratique »

Annexe 2 : Tableau de la dé-judiciarisation

Annexe 3 : Bibliographie

Annexe 4 : Mai 1968 pour la psychiatrie

Annexe 5 : Q.C.M.

 

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« Entre justice divine et médecine d’Etat :

l’invention de la psychiatrie »

Auteur : Jacques de Person.

 

 

I  Première partie : LA CONSTRUCTION HISTORIQUE :

 

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1° Résumé : Les 4 étapes de la gestion sociale

On peut schématiser quatre étapes dans l’évolution des idéaux qui ont soutenu la gestion sociale :

1.  « La justice divine céleste » : pour assurer la «  cohésion-solidarité sociale » , les anciens égyptiens ont estimé que la justice parfaite devait être rendue exécutoire dans un «  au-delà »  constitué d’un enfer et d’un paradis.

2.  « Le droit divin » : nous héritâmes de ces anciennes croyances au travers de la chrétienté. Mais, grâce au «  droit divin »  du monarque, en France, le roi pouvait rendre une justice de même essence divine exécutoire «  ici-bas » . Faisaient partie de cette justice les lettres de cachet.

3.  « L’ordre laïc » : après l’abolition de l’ancien régime, le pouvoir, c’est-à-dire l’exécutif, reprenant le principe des lettres de cachet, mais cette fois sans leur valeur judiciaire, inventa l’internement administratif au nom de l’Etat. L’internement appliqué aux aliénés aurait voulu rendre possible par la même opération la dispense des soins et le maintien de l’ordre public.

4.  « Les médecines de l’Etat » : enfin cet exécutif justifie ses ordonnances par une «  raison médicale »  et appelle «  hospitalisées d’office »  les personnes qu’il contrôle et remet aux directeurs des Etablissements Publics de Santé. Le contrôle étatique sur les appareils de santé s’étend par ailleurs continûment.

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2° Prologue : la médecine mentale avant la psychiatrie

Jadis, en chrétienté, l’homme religieux attendait le suprême bonheur du paradis céleste. L’homme laïque et moderne a vu ses espérances se limiter au profit d’autres promesses à peine plus réalisables : Le bonheur ici-bas obtenu grâce au « progrès ». Or les progrès de toutes sortes ont eu volontiers pour finalité de concourir à l’épanouissement d’une science dont on attend maintenant peut-être le bonheur plus que de toute autre : La « médecine ». Et, puisque notre éthique aujourd’hui s’inscrit dans le sillage de celle des Grecs et des Romains, qui ont conçu cet idéal d’homme, réalisé par le « kalos kagathos, le beau et bon »  ou par le « mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain », la médecine qui devrait y souscrire et procurer ces vertus morales à ceux qui en sont dépourvus, serait celle de l’esprit : celle que l’on appelle la « psychiatrie ».

Mais la psychiatrie est-elle une médecine ? N’est-elle pas aussi autre chose, car comme nous allons le voir, en réalité, plus qu’à la médecine, la psychiatrie doit sa naissance à une opération de justice. Finalement pourtant la pratique de la psychiatrie se trouve « déjudiciarisée » de deux façons :

*   D’une part par l’inaccessibilité du dément délinquant ou criminel aux jugements et condamnations judiciaires.

*   D’autre part, par l’exclusion à priori de tout jugement des actes ou comportements ayant motivé les « hospitalisations-sous-contraintes » et par-là du droit à la défense des personnes concernées. Cette forme est d’ailleurs directement issue de la première mais peut fonctionner seule.

*   Ainsi, alors qu’habituellement, en médecine, la maladie n’est plus considérée comme une faute mais que la faute mérite d’être sanctionnée, inversement en psychiatrie, c’est la maladie qui est sanctionnée alors que les fautes restent impunies. Ici la modernité côtoie l’archaïsme le plus irrationnel.

Cette situation nous semble contraire au droit. Elle n’est fonctionnelle ni en matière de soins ni en matière de police des personnes. Enfin, elle est appauvrissante pour une société qui devrait bénéficier de la reconnaissance de faits considérés seulement comme propres à être occultés.

Evoquer l’histoire de la psychiatrie suscite une première interrogation : Où et quand commence la psychiatrie ?

Certes, on peut dire que quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons la folie a été pointé depuis toujours. Le recouvrement de cette catégorie varie d’ailleurs beaucoup avec le lieu et le temps. Cependant jusqu’il y a peu, les médecines de la « folie » n’ont pas été des « psychiatries ».

Par exemple ces précurseurs de nos « Asiles[3] d’Aliénés[4] » que furent certains hôpitaux (« bimaristanes »)[5] du Proche-Orient dès le VIIIème siècle, puis un peu plus tard, de l’Egypte jusqu’à ces confins du Maghreb qu’était alors l’Andalousie musulmane, n’ont pas été soustraits à la justice comme le furent nos asiles de 1838 : Régis par l’islam, ils étaient visités toutes les semaines par des juges et intégrés à la vie urbaine. De fait, la psychiatrie n’existait pas encore.

Cette étrangeté que la justice soit systématiquement exclue des pratiques de la psychiatrie française (aujourd’hui au défi de notre Constitution de 1958 qui n'autorise la « privation de liberté » que par voie judiciaire), attira notre attention vers ce manque[6].

Le mot « psychiatrie » désignerait la « médecine de l’âme »[7]

Ce curieux croisement sémantique remettant l’âme entre les mains d’un médecin et non plus d’un prêtre indique au XIXe siècle un bouleversement des valeurs dans un ordre de laïcisation et de matérialité croissante.

Or, c’était, dans la longue tradition de notre culture, grâce à son âme que le défunt pouvait advenir à la félicité du paradis.

Le médecin devient ainsi celui par lequel cette félicité pourra advenir en répondant à une demande de santé, inscrite dans un Etat de droit, droit au bonheur en fait, dont la nécessité se fera d’autant plus insistante ici-bas que les promesses de béatitudes redescendent lentement du ciel vers la terre.

Le droit peut-il, au nom de la santé, donner à la psyché un statut de corps ? Le droit peut-il confier au médecin le fruit de cette opération ?

Conçue comme une réponse originale aux problèmes posés par les « insensés », que d’autres pays résolvaient autrement (on retiendra la fonction des « house-works » en Angleterre) « l’Asile d’Aliénés Départemental » est officiellement créé en France par la loi du 30 juin 1838. Cette loi définit en même temps les fonctions de « l’aliéniste ». Le génie français trouve là une de ses productions caractéristiques. Il est possible, comme le dit le docteur Jacques Postel (Cf. bibliographie) que son application ultérieure en ait « dénaturé l’esprit ».

Quoiqu'il en soit, ici, c’est La Loi qui a fondé une pratique, « l’aliénisme », qui deviendra plus tard la psychiatrie, devenue spécialité médicale à part entière en 1970. Mais cette spécialité n'est pas du tout comme les autres, nous allons le voir. Comme toutes les autres, elle devrait se soumettre aux lois nationales. Pourtant, contrairement aux autres, elle est l'objet d'une législation particulière. Et nous ne voulons pas parler ici de textes banaux, comme ceux, datant du début du XXème siècle, traitant de la « gratuité des consultations » pour ces trois « fléaux publics » que sont officiellement les « maladies vénériennes », les « maladies tuberculeuses » et les « maladies mentales ».

Nous parlons de lois propres, spécifiques à la psychiatrie, concernant entièrement ses statuts, des sortes de « lois d'exception », la soustrayant aux lois ordinaires. En fait, certaines sont un peu antérieures à son apparition officielle, et, l'ont préparée, comme nous allons le voir. Car elle ne s'est pas construite en un jour, de même que sa construction n'est certainement pas encore terminée, et que l'on doit s'attendre, je suppose, à de nouveaux développements. Son apparition relève, en effet, d'une chronologie toute « inhabituelle ».

En général la justice légifère sur des problèmes nés d’une pratique. C'est le cas en médecine « ordinaire ». Par exemple, depuis que l'on connaît la possibilité du « clonage » , on se pose des questions sur sa légitimité, etc.

Mais, en psychiatrie, c’est l’inverse: La législation précéda la pratique, et, à peu prés entièrement, la « nosographie » (de « nosos = maladie » et « graphein = écrire » , donc: « =description et classification des maladies » ), à partir, en somme, de problèmes administratifs « théoriques » : Ici la « médecine administrative » précède la « médecine biologique ».

C'est la raison pour laquelle les premiers « internés » furent appelés « aliénés » , mot qui n'a jamais eu aucune valeur médicale, pas plus que les expressions « Maison de Santé » , ou aujourd'hui « Hôpital Spécialisé »  ou « Etablissement Public de Secteur » , expressions dont on a tout à fait l'impression qu'elles cachent quelque chose, mais quoi ?

N'est-ce pas, justement, cette chose que nous sommes en train de dire ?

Aussi, ainsi, alors que la médecine ordinaire fonctionne « sous l’égide de la Science » , la psychiatrie, elle, fonctionne « sous l’égide de la Loi ».

Mais il ne s'agit justement pas de la « loi ordinaire », celle qui structure « la cohérence nationale » .

Il s’agit au contraire, avant tout, de sa « loi fondatrice », celle du 30 juin 1838, qui est une loi très particulière de « déjudiciarisation » : Elle ajoute un nouveau mode de déjudiciarisation, prononcée cette fois par un préfet, à celle du code pénal de 1810, prononcée, elle, par un juge, assorti cette fois d'un placement en « asile ».

Cette loi fondatrice du 30 juin 1838 a été revue, et, sous des termes peu différents, globalement répétée, par la loi du 27 juin 1990 Nous ne pouvons pas dire « améliorée » car de nouvelles ambiguïtés ont été apportées. La nouvelle loi devait être expérimentale pour cinq ans, mais, de fait, reste encore inchangée.

On conserve enfin, en 1990, un dernier type très curieux de déjudiciarisation, la « sauvegarde de justice », apparue en 1968, en voie de désuétude, me semble-t-il, prononcée cette fois par un « médecin traitant », et aux effets limités, permettant par le simple fait de ce « prononcé » de faire annuler quelques actes, ou quelque grivèlerie. La personne serait ainsi dite « protégée ». Cette curiosité juridique est une ineptie complète.

Ainsi juge (1810), préfet (1838) et médecin (1968) sont les trois acteurs de « la dé-judiciarisation », mais dans des proportions sans commune mesure entre elles.

De loin, les choses peuvent sembler très embrouillées, contradictoires, quelquefois floues pour ne pas dire « illégales » au vu des propres lois de la chose (ainsi, par exemple, le sort d'une personne « en attente d'un deuxième certificat », nécessaire pour « légaliser » son « admission » (en cas de HdT): Elle ne devrait pas être transportée à l'hôpital avant ce « second certificat », qui est généralement rédigé dans l’hôpital même, au chevet du « supposé patient ». Et les médicaments sont encore un tout autre problème, car, -en théorie-, rien n'autorise à les administrer sous contrainte.)

Mais, en fait, tout se résume,

*   en théorie, à des principes simples fondés sur une hiérarchie incontestée des intervenants selon l’étape (fait essentiel) dans les rouages de l'intervention

*   en pratique, à quelques figures très peu nombreuses de situations précises et toujours les mêmes.

Ces rouages implacables, affaibliront considérablement l’intérêt d’un recours à une demande de « réhabilitation », après coup, (quand il est trop tard !). Certaines catégories d’intervenants, en effet, qui auront été évincés de ce qui aurait du être leur place dans certaines décisions importantes, en particulier les médecins (et tout particulièrement le « médecin traitant »), le seront définitivement.

Cette égide, que constitue aujourd’hui cet ensemble de lois fondatrices, est donc, en même temps, un ensemble qui, pour ainsi dire, renie sa propre catégorie :

Il stipule que « la Loi générale », la loi même, dont l’essence même est d’avoir été prévue pour être applicable dans tel cas qui se présente, ne s’appliquera pas ici ; c’est-à-dire que le code pénal est inapplicable à une personne, dès lors que celle-ci est supposée ressortir au registre des « aliénés ».

Notons qu'il y a comme une droite ligne dans l'évolution envahissante de la déjudiciarisation de ces « contre-lois » :

En 1810, on parle de « démence au temps de l'action »
En 1838, on parle « d'aliénation » (qui peut durer très longtemps).
En 1990 la loi varie sans cesse à travers un vocabulaire qui se cherche, et parle de « trouble mental », de « maladie mentale », termes vagues et utilisables à tous propos, etc.

Cette droite ligne va

*   vers une « extension des dé-judiciarisations »,

*   vers « l'extension de l'exécutif »,

*   et vers « l'appropriation du vocabulaire médical par cet exécutif[8] ».

Pour achever ce « transfert » des rôles, et cela est désormais « légalisé » avec la nouvelle loi de 199O, , la justice transmet ses dossiers à l’exécutif, lequel gère directement ce qui est appelé maintenant « Hospitalisation sous contrainte d’Office ». Ce « concept nominal » est en quelque sorte le « noyau dur » de la psychiatrie et y instaure ici une interpénétration des trois domaines « judiciaire », « policier » et « médical » de la façon suivante :

1.      L’absence de Jugement pour cette privation de liberté d’une personne qui ne demande rien et même en général s’oppose à cette privation.

2.      Le rôle suprême de l’exécutif dans la décision de la mesure.

3.      La référence médicale verbale dans l’appellation de la chose, mais sans que l’avis du médecin traitant (passé, présent ou futur) n’intervienne (ou, s'il est connu, soit déterminant).

De fait, l’exécutif intervient, indirectement, encore, d’une façon ou d’une autre, dans les deux autres formes d’hospitalisation que sont « l’hospitalisation sous contrainte à la demande d’un tiers » et même « l’hospitalisation libre », on le reverra.

En définitive, cette antériorité du fondement administratif sur le fondement médical, aboutit au fait que là où la médecine opère ses repérages à partir de classements par spécialité, par exemple «neurologie » « cardiologie », etc. la psychiatrie, elle, opère ses repérages à partir de la forme administrative de la « prise en charge » « dudit patient », et cela se retrouve jusque dans les moindres ramifications de la pratique quotidienne :

Au quotidien, bien souvent, la légalité formelle des « certificats à la préfecture », des « examens d’expertise », des questions « de permission », des « retours de permission », etc. prennent le pas, en pratique, sur toute autre considération :
Ainsi, avant de laisser un patient aller téléphoner de la cabine placée dans le parc de l’hôpital (cabines installées grâce à la législation apportée en son temps par madame Simone Weil, ministre de la Santé dans les années 1976), on se demandera surtout quel est « son mode de placement » de peur qu’il ne « fugue », s’il est « hospitalisé sous contrainte » !.

En fait, l'arrêté préfectoral « place » un supposé-patient « dans un établissement », mais pour des raisons pratiques, le patient se trouve bien plus souvent « placé dans un pavillon », sinon « placé dans une chambre » (sans téléphone, généralement), parfois dans une « cellule de sécurité ».

Cette forme très particulière d’accueil forme un tout, dans lequel sont mélangés:

*   « le statut dévalorisant »,

*   « la peur de ce qu'est capable de faire » « un fou »,

*   « sa protection »,

*   « l'hospitalité bienveillante », mais avec une bienveillance tout de même limitée: Ainsi, un directeur d'hôpital psychiatrique m'a dit que « si les malades y étaient trop bien, ils ne voudraient plus sortir ! ». En fait toute mon expérience m'a montré exactement le contraire : Plus on donne de moyens aux patients, et mieux ils arrivent à « sortir », si tant est que « la sortie » devienne un but en soi, ce qui, malheureusement, subsume souvent toute l'affaire.

Il est encore à noter, que, comme bien souvent dans toutes choses de la vie, l'exécutant est volontiers « plus royaliste que le roi ». Et cela qu'il s'agisse du personnel hospitalier, ou même du patient lui-même ! :

Lorsque ne sont pas parfaitement connues des lois « qui font peur », aux soignants et aux soignés, (et elles ne peuvent pas être parfaitement connues, du fait de l’imprécision de leur domaine et de l’arbitraire de leur application), il est tout à fait naturel que par une sorte de « principe de précaution » on les étende au-delà de leurs véritables interdictions.

Ainsi, certains patients sont très enclins, sitôt qu’« ON » leur a fait franchir la grille de l'hôpital, à se sentir, de ce fait, autorisés à donner libre cours à une grande « régression » de leur comportement, car, se sentant « déresponsabilisés » de tout, -bien à tort -, et comme s'ils avaient tout perdu, ils semblent alors tenter de vouloir conjurer leur triste sort – « innommable à tous points de vue » - sur un mode plus ou moins ludique, - tragique en fait- en « jouant » une sorte de « folie totale » .

La « mise sous tutelle » quand elle existe, renforce bien sûr ce sentiment, pour qui est capable de l'éprouver.

Or même les lois administratives fondatrices de la psychiatrie actuelle sont mal connues:

Cela tient peut-être à une volonté délibérée. Cela tient peut-être à une négligence. Cela tient certainement beaucoup à la non-congruence entre celles-ci et la finalité énoncée des soins. Beaucoup de patients pensent que le psychiatre (certains, « bon-enfant » , ironiques ou mal instruits disent « le pichiâtre ») a décidé de la mesure. Mais, un patient, refusant un « abandon total », trouvant son internement injustifié, se résignait cependant en disant: « je fais confiance à la justice de ce pays ! », ne sachant pas encore que précisément celle-ci était totalement absente de la mesure le concernant !

Il existe des décrets visant à faire connaître leur situation aux patients, mais ils n'en prennent généralement connaissance qu'après leur hospitalisation. Dans toutes ces conditions, on voit que « le fond » s’estompe beaucoup devant « la forme », c’est à dire devant la « formule administrative ».

Ladite « pathologie », qui ne pouvait pas être le motif de « la contrainte », celle -ci n'étant prononcée qu'au nom d'une « dangerosité pour soi même et pour autrui », sera donc, si tant est qu'elle existe, ou soit reconnue, reléguée au second plan.

Ainsi telle patiente qui devait être hospitalisée en « endocrinologie », (repérage par spécialité médicale), pour une « hyperthyroïdie » n’a pas pu y être gardée pour cause « d’hospitalisation sous contrainte d’office » simultanée, (repérage par type administratif), laquelle hospitalisation a donc du se dérouler dans les locaux et avec le personnel d’un service de psychiatrie, « légalement », apte à accueillir une patiente « hospitalisée sous contrainte d’office ».

Ainsi la légalité formelle administrative a pris le pas, de droit, sur la qualité des soins. Qui plus est, on s'en douterait, l'hyperthyroïdie était la cause la plus probable du trouble de l'humeur qui avait été à l'origine de l'enfermement. Comment, dans ces conditions, peut-on appeler « hospitalisation » une mesure qui s'opposait aussi manifestement aux soins ? Comment, au nom de quoi, pourrait-on justifier une mesure aussi aberrante? Qu'est-ce donc que cette psychiatrie?

Aussi, maintenant, les critiques que l’on peut adresser à ce système appelé « psychiatrie » sont peut-être aussi justifiées que les anciennes critiques adressées, du fait de son absence même, aux institutions antérieures.

Il reste encore pour ce « prologue » à faire la remarque d’un point qui, à notre connaissance n’a guère été commenté:

*   Pour nous, on y reviendra longuement, « le Code Pénal de 1810 », par son « article 64 » a « fait le lit » de la « loi du 30 juin 1838 ».

*    A l’inverse, la « loi du 27 juin 1990 », née de vœux que l’on pourrait appeler de « modernisation » , pour échapper à certaines critiques d’une prétendue « archaïcité » du système psychiatrique français, dans le courant « chaleureux » des célébrations du bicentenaire du 14 juillet 1789, a précédé, et de peu, la refonte du nouveau Code Pénal applicable depuis mars 1994. Et l’on est en droit de se demander si ce n’est pas, cette fois, l’inverse de la figure précédente:

*   N’est-ce pas la psychiatrie « triomphante » qui, dans la refonte, au moins pour « l’article 122-1 », a mené la danse, en imposant au Code pénal une syntonisation sur sa propre « fréquence» , et non plus l’inverse ?

Dans le premier cas, « la loi fonde la psychiatrie », puis dans le second cas, « c’est la psychiatrie qui fonde la loi ». Cela expliquerait parfaitement, à nos yeux, son immense maladresse, (Voir notre commentaire de l’article 122-1 du nouveau code pénal). Le nouveau Code pénal aurait été ainsi contraint, - par une sorte de ce « terrorisme intellectuel[9] » - , à se situer dans la lignée de l’article 64, maintenant considéré comme un dogme intangible, et même à le développer, alors qu’il fallait le restreindre comme nous allons l’expliquer.

A la veille d’une probable Constitution européenne, ces considérations devraient prendre toute leur importance :

Si la justice céleste n’est plus, son expression n’en devient que plus attendue sur terre, même en ce domaine.

 

 

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. Introduction : La nouveauté du code pénal de 1810

Dans les anciennes civilisations du Proche-Orient, de la Mésopotamie, de l’Egypte ou de l’Antiquité gréco-latine, les réputés déments ont généralement bénéficié d’indulgences circonstanciées du fait de leur démence. Cette tolérance avait d’ailleurs ses limites et n’était que relative, relevant du particulier. En comparaison avec ces pratiques, l’ancien « Article 64 du Code pénal de 1810 » nous semble — contrairement à certaines lectures qui en ont été faites — avoir été dans le sens de la responsabilisation car il est limitatif : Il devait sortir le dément d’un « halo démissionnaire » : Cet article précise, en effet, que « l’état de démence » doit se situer « au temps de l’action » pour en déresponsabiliser son auteur. A notre avis il fallait poursuivre les réformes dans ce sens de la responsabilisation (bien plus que ne le fait l’article 122-1 du nouveau Code pénal de 1992) et non dans celui de la « punissabilité » .

Mais, poursuivre dans le sens de la « responsabilisation » ne veut pas dire dans le sens de « l’individualisme » . Admettre qu’un acte ait existé ne veut pas dire « qu’un seul » porte tout le poids de la faute. Le champ de la responsabilité peut se définir

*   entre une responsabilisation collective a priori et irrationnelle

*   et l’élection d’un bouc-émissaire comme solution d’économie sociale, mais toute aussi injuste.

*   Il y a presque toujours de nombreuses personnes concernées de près ou de loin, une ambiance même .

La « désignation » d’un « coupable-émissaire » comme la « désignation » d’un « malade mental-émissaire » sont souvent des raccourcis administratifs qu’une heureuse intervention judiciaire aurait justement les moyens d’éviter par le jeu des convocations, des auditions, de l’enquête, de l’instruction, du jugement, et pour la maladie, l’élaboration par une science qui nuance et ne stigmatise pas.

Mais, sitôt reconnue une force agissante, dès lors, « il y a » , ou « il n'y a pas » responsabilité. « Il y a » si c'est une personne, et « il n'y a pas » si c'est une chose. C'est là le champ de la reconnaissance. L’appréciation des circonstances, ne s’y oppose pas.

Il est étrange qu’une telle conception simple ne constitue pas « l’a priori » législatif d’un « code pénal pour tous » car les contraintes intérieures métaboliques ou psychologiques pourraient très bien alors figurer au registre des circonstances atténuantes. Celui-ci est un champ qui conjugue « les faiblesses » et « les mérites » , et il n'exclut pas non plus le pardon. Mais cela ne veut pas dire que la reconnaissance de la personne soit méprisée par une responsabilité refusée, ni à l'inverse, que l'on soit autorisé à punir « un innocent » , comme il nous semble que puisse être interprété le nouveau code pénal, quand il parle de « la punissabilité » d'une personne « non responsable » .

 

 

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4° Justice divine et cohésion sociale : Egypte ancienne, Moyen Orient, Antiquité Gréco-latine

Traditionnellement, l’histoire du droit peut commencer en Mésopotamie avec le code d’Hammourabi (XVIII ème siècle avant JC). Mais les lois ne sont pas la justice[10] comme on le comprendra mieux plus loin.

Aussi, pour son essence spirituelle très élaborée, pour la systématisation de sa morale, pour son importance surtout parmi nos antécédents culturels, c’est la justice de l’au-delà égyptien qui nous retiendra d’abord.

Les Egyptiens anciens avaient parfaitement le sentiment de l’imperfection de leur justice terrestre. Celle-ci était doublée par la justice divine qui, elle, était parfaite et, bien sûr, dans un monde de loin le plus important puisque ce que nous appelons la survie dans l’au-delà était pour eux «  la vraie vie » , la vie terrestre n’étant qu’un très éphémère passage.

C’est à ce titre que l’on pouvait négliger de juger l’insensé :

« On passe sur ses faits à cause de la multitude des malheurs qui l’accablent chaque jour… », Livre des morts, chapitre 181, 13-14.

Cette philosophie que l’on rencontre aussi chez les hébreux prévaudra durant tout le Moyen Age occidental.

Mais pour cette très religieuse Egypte, le tribunal divin d’Osiris devait reconnaître la vérité et juger en conséquence en ouvrant au défunt les portes des champs Ialou, paradis éternel, ou en le livrant au contraire à « la Dévoreuse ».

C’est donc l’existence de l’au-delà qui permettait en fait à la justice terrestre de fonctionner dans un à-peu-près imparfait en rétablissant ailleurs la perfection d’un jugement pour l’éternité. Mais il ne semble pas qu’en Egypte les Panthéons fussent premiers. Il semble même qu’avant qu’elle ne devienne « déesse » de la « Vérité-Justice », « Maât [11]» symbolisée par une plume, soit un « concept » tout à fait premier dans le temps comme dans la fonction :

Dès les premières dynasties, Maât est un concept essentiel attesté par les « textes des pyramides » . Et, dans ces textes, comme le montre Ian Assman, avant d’être la Vérité-Justice, Maât est la fonction de « cohésion-solidarité sociale »  :


 

Cités par Ian Assman, (voir bibliographie):

 «J'ai créé les quatre vents afin que chaque homme puisse respirer... J'ai fait l'inondation afin que le pauvre puisse en profiter aussi bien que le riche... J'ai créé chaque homme égal à son voisin...».

(Inscriptions sur cercueils de bois trouvés en Moyenne Egypte)

« Il n’y a pas d’hier pour le paresseux, pas d’ami pour celui qui est sourd à la Maât, pas de jour de fête pour l’avide »

« La Maât est éternelle, elle descend dans la nécropole, avec celui qui l'a accomplie. Il est mis au tombeau et revient à la terre, mais son nom n'est pas effacé sur terre,   et on se souvient de lui à cause du bien qu'il a fait. »

B1, 307-11 - B2 72, 76. Vogelsang p. 211.

Les devoirs sociaux peuvent être regroupés dans « l'agir », « l'écoute » et « l'altruisme ». Les organes correspondant étant « la main », « la bouche », « l'oreille » et « le cœur ».        Les fautes les plus graves étant « la paresse », « la surdité mentale » et « l'avidité égoïste ». S'il y a réciprocité sociale le bonheur des uns fait le bonheur des autres.

«Que c'est beau d'agir pour celui qui agit ! Heureux est le cœur de celui qui agit pour celui qui a agi pour lui».

 

Maat 

 

Maât, « Cohésion - Solidarité sociale » et « Vérité – Justice », coiffée de la plume (Maât en hiéroglyphes) assise sous le signe de la « croix ankh », clé du Paradis.

Au fil des siècles s’affine, s’affirme et se développe en Egypte la scène que les Grecs ont appelé « Psychostasie » qui est en réalité « la pesée du cœur » du défunt. La scène est représentée par une balance, et c’est une semblable balance qui est devenue chez les Grecs la « balance de Thémis » et qui est aujourd’hui notre symbole de la justice [12].


 

 

La scène de la Psychostasie :

Devant le tribunal présidé par Osiris entouré de ses quarante-deux assesseurs, Anubis (à tête de chacal) mène le défunt dans « l'Autre Monde » en lui donnant la main et place le cœur du défunt sur le plateau d'une balance, tandis que sur l'autre plateau est posée une plume qui symbolise Maât, la « Vérité-Justice », principe « d'ordre et de solidarité - cohésion sociale ».

Le cœur du défunt ne doit pas être plus lourd que la plume de Maât posée sur l’autre plateau de la balance. Le défunt (son « Ba ») doit parler pour se justifier, mais chaque faute pèsera, et chaque mensonge alourdirait son cœur et le condamnerait davantage. Thot (à tête d'ibis) enregistre et annonce le résultat. La « dévoreuse » (monstre à corps de lion et à tête de crocodile) attend de se jeter sur les condamnés. Il y a des modèles de récitation à apprendre qui se récitent comme un catéchisme. Ce sont ce qu'on appelle improprement les « livres des morts ». Il y a des dialogues avec les quarante deux assesseurs d'Osiris. Osiris préside le tribunal, avec parfois la présence du dieu solaire « Ra » :

            « Je n'ai pas commis l'iniquité contre les hommes, je n'ai pas maltraité les gens, Je n'ai pas commis de pêché dans la place de Vérité. Je n'ai pas (cherché) à connaître ce qui n'est pas (à connaître). Je n'ai pas fait le mal..... Je n'ai pas fait pleurer, Je n'ai pas tué, Je n'ai pas ordonné de tuer, Je n'ai fait de peine à personne… J'ai donné le pain à l'affamé, de l'eau à l'altéré, des vêtements à celui qui était nu, une barque à celui qui n'en avait pas et j'ai fait le service des offrandes divines pour les dieux et des offrandes funéraires pour les bienheureux. Alors sauvez-moi, protégez-moi, ne faites pas de rapport contre moi devant le grand dieu ».  Chapitre 125 du livre des Morts Nouvel Empire : 1580-1085 av. J.C.

Enfin, si le résultat est favorable, Horus (à tête de faucon) prend la main du défunt devenu un « Osiris » et l'introduit dans la « Béatitude du Bel Occident » (à l’Ouest du Nil), les « Champs Ialou »[13]. Le défunt « justifié » sera admis avec les autres « loués » dans le monde de l'Au-delà : « Qu'on lui donne du pain et de la bière... ! ».

 

 

Ainsi, cette logique des besoins, qui nous paraît capitale, établit en Egypte la séquence : « Solidarité-cohésion sociale » => « Vérité-justice » => « Au-delà » => « Panthéon » :

Ciel = Enfer et Paradis

Justice divine céleste

 

Terre = pensées et actions

↑ Justice sociale

↓↑ Justice terrestre ( divine terrestre et humaine d’essence divine) :

↑ Cohésion-solidarité sociale (Maât)

L’ennemi n’est pas la mort, mais la faute

Les fruits de cette conception ne seront pas remis en cause en France avant 1789[14].

Quant à la justice terrestre, elle était organisée autour de pharaon et c’est en tant que divinité lui-même, fils d’une mère charnelle et d’un père divin qu’il s’autorisait de ses pouvoirs.

Au pénal, les tribunaux n’appréciaient que la culpabilité de l’accusé et transféraient à pharaon le soin de prévoir la peine de son gré. La justice civile, elle, prévoyait abondamment la réparation du préjudice. Tous les magistrats de rang supérieur servaient Maât en qualité de prêtre.

 

 

 

Isis, auréolée du soleil et coiffée des cornes de la vache nourricière Hathor réunit ainsi les attributs du Ciel et de la Terre en allaitant l’enfant divin Horus.

La vierge et l’enfant :

Icône byzantine

 

 

En fait, il y eut bientôt deux cultes parallèles : le culte solaire de Ra était réservé aux pharaons et aux sacerdotaux et c’est le culte d’Isis qui, au fil du temps, deviendra le culte populaire et envahira à peu près tout le bassin méditerranéen à l’époque hellénistique.

Ainsi la constellation osirienne avec « Isis », « Osiris » et « Horus » sera bientôt le paradigme tant de la famille royale que d’une triade idéale adoptée presque sans changement par le christianisme en les personnages de Marie, Dieu le père et Jésus[15] (autre page).

L’essence du « Saint Esprit », dont  la conception paraît quelquefois si étrange, tire probablement son origine de Maât : Iann Assmann (voir bibliographie) écrit :

«En tant qu'ils se nourrissent de la Maât, moi et dieu participent d'un seul corps, c'est-à-dire se confondent dans une identité commune. On est tenté de comparer la Maât au « Saint-Esprit » qui, lui aussi, comme une troisième personne rend l'unité des deux autres possibles»[16].  

 

 

 

Osiris sur le trône de justice céleste. A sa gauche l’aile déployée de Maât.

Aigle auréolé de Saint Jean l’évangéliste.

 

 

Nous aimerions insister sur l’importance de ces notions dans la genèse du christianisme. Dans ces deux religions, en effet, la perfection de la justice céleste s’oppose à l’imperfection humaine.

Cette affirmation, cette croyance, en un dieu seigneur des mondes et en son tribunal de l’au-delà, qui, il faut bien le dire, se présente comme un postulat de nécessité sociale, est parvenue à soutenir l’ordre pharaonique durant 3000 ans ; puis transmise par la voie du christianisme devenue religion officielle de l’empire romain elle soutint l’ordre de la chrétienté en Europe jusqu’à l’époque moderne et jusqu’en 1452 à Constantinople où l’islam fit valoir de semblables principes[17].

De fait, si une certaine « histoire », déclarée « officielle » dans une tradition limitée à un temps et à une aire culturelle, n’enseigne souvent du christianisme que sa vision d’une continuité avec le seul « judaïsme », alors que précisément il annonce une rupture, et même un renversement en ce qui concerne d’importantes valeurs, en quoi ce christianisme serait-il moindre ou moins représentatif de la plus haute « déité », de se trouver avoir des correspondants intimes dans d’autres représentations aussi respectables que celles de la civilisation pharaonique?

Quand au judaïsme, on sait qu’il n’en a  jamais revendiqué la conception ni ne s’est jamais reconnu en lui.

 

Mais l’apparition du purgatoire en Europe au XIII ème siècle sonnera pourtant le glas de cette rigoureuse justice divine car, de ce fait, tout sur terre, ou presque[18], devient permis : en effet qu’est-ce qu’une peine à temps limité, quelle qu’en soit la durée, par rapport à l’infini du temps de paradis qu’elle est susceptible de rendre accessible ?

On peut préciser les croyances de voisinage à même époque : Les Mésopotamiens et les hébreux ont cru à une autre survie des morts et tardivement à une certaine immortalité de l’âme[19], mais, semble-t-il, jamais à un jugement, ni aux rétributions sous forme d’enfer ou de paradis[20]. Il n’y a qu’horreur pour cet au-delà, décrit comme séjour infernal dans les « épopées de Gilgamesh » ou du «  Super-sage » , ou comme « Shéol » dans la « Torah » ; dans la « Genèse » aussi, c’est de devenir mortel qui représente le châtiment de la faute originelle ; et c’est sur terre que s’exercera la justice parfaite rendue par le roi Salomon.

Le mésopotamien face à la mort est triste car elle représente pour lui la disparition inexorable au « Pays-sans-retour » où le sort de tous les hommes est régi indistinctement selon les lois implacables de l'Enfer. Jean Bottéro écrit :

         « Nous sommes loin du “jugement particulier” de la tradition chrétienne, et même de la psychostasie des anciens égyptiens...»[21].

Les Grecs d’Homère avaient pour l’au-delà la même aversion :


 

 

Chez Homère, la description du monde des morts dans cette partie centrale de « l'Odyssée » qu'on appelle la « Nékia » fait frémir.

Dans un atmosphère « irréelle », « brumeuse » et presque « de songe », Ulysse aborde un île où il va faire la rencontre de quelques défunts, dont sa mère,  le devin Tirésias et ses compagnons morts au combat durant la guerre de Troie. Ce sont les morts qui remontent de l'Hadès et viennent vers lui. Lorsqu’il rencontre le spectre d’Achille remontant de l’Hadès, celui-ci lui confie son sort cruel :

« Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse ! J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan, fut-il sans patrimoine et presque sans ressources, que de régner ici noir parmi ces ombres consumées… » .

L'Hadès n'est donc pas un paradis, même pour les héros. Il n'y a aucun jugement. Il y règne le « pessimisme oriental » (mésopotamien). Cependant l'influence de la pensée égyptienne est probable[22] dans la construction même de l'Hadès tel qu'il est conçu par les grecs dès l'époque homérique : le fleuve (Achéron), la barque, Charron le passeur, Cerbère (chien à trois têtes, créature redoutable, peut-être inspiré de la dévoreuse et/ou de l’Anubis des égyptiens ?) ressemblent à une réplique à la fois résumée et inachevée.

En fait les topographies de l'Hadès sont extrêmement instables au début. Les fleuves sont presque plus nombreux en Enfer que sur le sol grec. Le « Styx » entoure la terre. Le « Pyriphlogéton », fleuve de feu, semble être une réplique de l'Enfer égyptien. Le Tartare est parfois situé sous l'Hadès, parfois confondu avec celui-ci. L'évocation des Champs-Élysées (la plaine égyptienne « Plhsion Pedion ») est rare dans la littérature grecque et l'on n'y trouve guère que Achille (qui n'y est pas heureux) Ménélas et Orphée (dont la mort ne se situe pas dans les mêmes lieux que sa descente vers Eurydice).Dans l'Odyssée, les Champs-Élysées, réplique probable des champs d'Ialou, évoquent assez bien le nord de cette côte africaine, à l’ouest du Nil, domaine des morts[23], car :

«Là-bas la vie pour les mortels n'est que douceur. Pas de neige, à peine d'hivers, jamais de pluie, mais toujours le doux sifflement du vent du Nord, montant de l'océan pour donner la fraîcheur aux hommes...».

Un tel rivage est impossible en Grèce. A peine y est-elle évoquée la présence du crétois Rhadamanthe, symbole de sagesse et de justice[24]. Mais aucun grec ne décrira jamais aucun tribunal dans l'Au-delà. Il faudra attendre Virgile pour rencontrer une réelle structuration de l'Hadès, dans l'Eneïde, avec un tribunal, 3 juges : Minos, Rhadamanthe et Éaque (trois crétois) et la bifurcation d'un chemin qui mène soit à droite aux Champs-Élysées, soit à gauche aux lieux de tourments éternels. L'évolution dans le sens sud-nord de l'acculturation d'une rive à l'autre de la Méditerranée s'est donc prolongée durant tout le millénaire qui a précédé Jésus-Christ.

 

Mais la religion n'est pas initialement ce que les grecs emprunteront le plus à l'Égypte[25]. On a même l'impression que ce qui était religieux chez les Égyptiens (« le plus religieux de tous les peuples » selon Hérodote) est devenu « mythe » en passant en Grèce, comme si les mêmes éléments pouvaient être présentés émotionnellement d'une façon différente.

Alors qu'en Égypte « tout est religieux », c'est-à-dire « sacré », en Grèce tout est « explication, recherche, débat »... Très tôt et autant cette religion omniprésente et hiératique est, sinon invariante, du moins différenciée en Égypte, autant la mythologie grecque est faite de versions variées qui, comme le dit Pierre Levêque, « tendent aux faits divers ».

En Grèce on peut même « tromper les Dieux » comme on le voit à la lecture d’Aristophane (« Les Oiseaux »). Pourtant dans le Panthéon grec, le gardien de la justice (Dιcη) c'est Zeus lui-même. Dans les temps reculés, parmi les premiers emprunts de la Grèce à l’Egypte, « l'astronomie », « la physique », « la philosophie » (emprunt du mot « sophia »), « la médecine[26] », semblent avoir davantage tenté les grecs que « la métaphysique » et « la sociologie[27] », à moins que ces dernières n'exigent un degré de civilisation et d'humanisme dont les grecs étaient encore éloignés. Plus tard, avec l'orphisme et les mystères d'Éleusis en Grèce, Sérapis à Alexandrie, l'Égypte religieuse opérera une pénétration beaucoup plus profonde qui s'accentuera jusqu'à l'Époque du christianisme. Déjà avec le mythe d'Orphée, à l'opposé du passage évoqué plus haut de l'Odyssée, c'est le vivant lui-même qui descend au royaume des morts.

A l’inverse, pour les Égyptiens, dès les temps les plus reculés on constate que les concepts primordiaux naturels (Noun) et sociaux (Maât) sont en harmonie. Il n'en va pas facilement de même en Grèce. Puis, à partir d’Hésiode, la description des « cosmogonies est de plus en plus calquée sur la représentation égyptienne :

 

Tableau des générations de dieux, en Egypte, puis en Grèce selon Hésiode, puis les représentations chrétiennes .

 

 

 

Premiers éléments

Dont est issue la première génération suivante :

Noun Chaos = Abîmes et eaux autour de la terre.

Puis, Noun => Nil

Amon-Ra-Atoum

= soleil

ß

Maât = « cohésion-solidarité sociale »

et « Vérité-Justice » = « Saint Esprit »

 

 

 

 

Premier couple divin

Shou = Vie et Air = Ether

 

ß

Tefnout =  Humidité et Eau

 

 

 

 

Génération suivante

Geb=

Gaia =Terre

Union du Ciel et de la Terre dont sont issus deux couples  ß

Nout =

Ciel = Ouranos

 

 

 

Génération suivante

1er couple des bons = fertiles

Osiriset Isis

 

ß

2ème couple des mauvais = stériles

Seth et  Nephtys

 

Dieu

Marie [28]

= Satan ?

Pas d’équivalent pour Nephtys

 

 

 

Dernière génération

l'enfant de Osiris et Isis est

Horus ♂ = Jésus

 

Enfant « adultérin » de Osiris et Nephtys

qui est Anubis .

 

 

Jugement  =>

Après le jugement =>

 

ð       Paradis : Champs d’Ialou = Champs Elysées

ð       Enfer : en gardienne : « La dévorante » = Cerbère ?

 

 

 

 

Légende :

       en gras les divinités égyptiennes ,

       en italique les représentations grecques ou chrétiennes,

       ou le  correspondant en français.

On peut aussi déjà y reconnaître les 4 éléments (Eau, air, feu, terre)  qui resteront durant 2500 ans, jusqu’à Molière !, une donnée philosophique et scientifique fondamentale .

 

 


 

Pour les peuples qui n’ont pas cru au paradis, l’au-delà n’est le lieu d’aucune justice et c’est sur terre que s’exerce la justice divine[29]. C’est de là que part tout le questionnement du fameux Ve siècle athénien : la justice humaine est alors entrée en conflit sur terre avec la justice divine qui est interrogée ; sont-elles vraiment justes ces pesées du destin dans la balance de Zeus que les achéens de l’Iliade avaient considéré comme la justice suprême ? Lorsque Zeus retient le cours du soleil, n’est-ce pas là tout simplement l’effet de forces telluriques qui structurent en réalité le Panthéon de l’Olympe ?

Malgré Antigone, désormais seule la justice humaine incarnera l’idée du juste[30].

Mais en revanche on sait bien que l’homme n’est pas parfait : la faute suprême chez les Grecs du Ve siècle est « l’Hubris » , la démesure. Comme le rappelle Tirésias à Œdipe : « Hubris phuteuei turannon », « la démesure engendre le tyran »[31].

Et cette faute peut se cacher, même à son propre insu, chez celui que l’on croyait être un roi, un « bon père du peuple » et qui n’est en réalité qu’un tyran :

« Oidipous turannos, Œdipe tyran », est le titre grec de cette tragédie de Sophocle que l’on traduit à tort par « Œdipe roi ».

Et dès lors la question devient celle-ci : le tyran doit-il devenir un « pharmacos », un « bouc-émissaire-remède » , pour laver Thèbes de la souillure, l’inceste, responsable de la peste (typhus) ?

Ces questions, nées peut-être précisément  de cette rencontre culturelle de deux civilisations totalement différentes[32], donnent naissance à la tragédie, aux tribunaux, à la démocratie athénienne[33]. Celle-ci ne durera qu’un siècle, durée dérisoire comparée aux continuités des dynasties pharaoniques ou des monarchies chrétiennes ultérieures. Cependant, nul doute que la démocratie politique athénienne fut une découverte capitale dans l’histoire de l’humanité.

Plus tard, Aristote ne comprendra plus le ressort tragique : il jette les bases du « droit naturel »[34]. Les stoïciens[35] l’élaborent. Althusius (XVIeme  siècle), Grotius, Locke, Hobbes (XVIIe), Rousseau (XVIII ème) trouveront là les sources de leur inspiration, car en effet, chaque fois que, du fait de ses excès, faiblira le ressort de l’exercice du droit divin, c’est vers cette Antiquité gréco-latine que se tourneront les regards des juristes de l’avant-garde.

Ajoutons enfin que le « mazdéisme », religion des mages, en Iran, peut-être dès le XIV ème siècle avant J.C. ferait état d'un au-delà avec jugement enfer et paradis, et d'une grande structuration. Il sera diffusé par Zoroastre (Zarathoustra), et sera peut-être connu des premiers chrétiens (mages), et surtout des premiers musulmans qui appellent ses adeptes « majous» , et qui le classent avec « les religions du livre» . Y a-t-il eu des emprunts, et quels ont été ses rapports avec l'Inde et l'Egypte?

En conclusion, Fustel de Coulanges exprime dans la Cité antique l’idée que la justice primitive découle de la religion avec laquelle elle reste liée très longtemps. Cette théorie s’avère sans doute vraie pour les Grecs et les Romains, mais fausse pour les Egyptiens pour qui la religion découle d’une nécessité de justice. Et pour les Egyptiens, la justice divine est plus juste que toute justice humaine. Chez les Grecs et les Romains d’avant le christianisme c’est le contraire[36].

La même opposition se traduit au niveau des lois : après ses conquêtes en Orient et en Egypte, Alexandre devient pharaon car, comme il arrive souvent, la culture du vaincu gagne le vainqueur. Après lui, certains monarques hellénistiques, se prétendant alors de nature divine purent se faire appeler : « nomos em-psuchos » , c’est-à-dire « loi vivante » .

Ainsi, alors que le peuple d’Athènes avait fait la loi reine c’est maintenant le roi qui est fait loi, indiquant sa divinisation.

Dans la Rome impériale la nature divine tantôt de l’imperator lui-même, tantôt de sa fonction s’est progressivement imposée. A Constantinople, au VIe siècle, Justinien la reprendra à son compte sous l’appellation de « nomos em-psuchos » .

Ainsi, dans ces registres culturels et religieux, les anciens grecs ont d’abord constaté que les égyptiens vivaient à l’envers d’eux-mêmes, puis ont peu à peu adopté à peu près toutes leurs conceptions. Une telle évolution, si elle avait été soudaine serait de l’ordre de la « métamorphose » : Différer le bonheur dans « un ailleurs et au futur » est susceptible d’engendrer un renversement de la plupart des comportements. Ces découvertes de « savoirs » par les grecs, suivies des transformations de leurs idéaux, ne furent certainement pas « un miracle grec », selon l’expression consacrée, en particulier en parlant de l’apparition des savoirs et de la méthodologie au VI ème siècle chez les «milésiens », mais bien une « conversion » (Cf. : ), dans tous les sens du mot. Nous en avons évoqué ici certains aspects conflictuels.

Cette lente « conversion » s’est étendue, en fait, sur, au moins, mille ans !

Puis la Grèce chrétienne s’épanouit dans l’empire byzantin, avant de tomber sous obédience ottomane au XIV ème siècle. Les ottomans musulmans ont en effets d’abord porté leurs conquêtes sur l’Europe bien avant de les porter sur le monde arabe, et bien avant la prise de Constantinople qui était pour ainsi dire déjà enclavée depuis plus d’un siècle au moment de sa chute. Dans l’empire ottoman l’islam côtoie le christianisme. Le pouvoir est musulman mais respecte les croyances des communautés religieuses. Les chrétiens sont « dhimmis ». Puis c’est seulement une Europe déjà fortement laïcisée qui la délivrera de l’occupation ottomane en 1830.

 

 

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5° Le droit divin : Monarchie française et lettres de cachet

A de nombreux points de vue, l’évolution de la Gaule qui deviendra la France, depuis la conquête romaine jusqu’à l’adoption du droit divin, fut très semblable à cette évolution religieuse de la Grèce que nous venons de montrer[37]. Le « sacre de Clovis », premier roi sacré en France, en est un des premier jalons remarquables. Elle fut également longue, et s’inscrit pour une grande part dans cette longue, dynamique et éclairante période qu’il est convenu d’appeler le Moyen Age. Les similitudes ne sont pas fortuites, puisque ce passage est celui de l’adoption, par une même culture dite « indo-européenne », de la même christianisation venue d’ailleurs, dont nous avons cerné les racines. On fera pour l’instant ici l’économie d’une intéressante mais trop longue description.

Pour mettre fin aux multiples dangers se proposant de déposer le roi et répondre favorablement aux réclamations du Tiers Etat formulées aux Etats Généraux de 1614, Louis XIII proclamera en 1615 la théorie du « droit divin » , par laquelle il tient directement son pouvoir de Dieu, sans l’intermédiaire du peuple.

Mais il importe surtout ici que le roi, tenant directement ou indirectement son pouvoir de Dieu est le « garant » de la justice divine. Il est sur terre l’arbitre ultime de tous les conflits du royaume, ce qui est exprimé par l’adage « Rex fons omnis justiciae », « le roi est source de toute justice » . Il est l’arbitre unique et c’est le sens du mot absolutisme.

Avec le temps la justice royale est devenue une justice au-dessus de toutes les autres et dont l’arbitrage dernier sur terre parvenait entre les mains — ou plutôt sous le doigt de justice — d’un seul, le roi. Pour des raisons pratiques, bien sûr, rapidement le roi ne put plus rendre la justice lui-même en toutes occasions.

De cette justice, il fit deux parts : une part était déléguée, confiée à des spécialistes techniques, juges et juristes qui siégeaient en parlements, formation issue de la très ancienne « curia regis » . Mais cette « justice déléguée » n’appartenait pas aux juges sinon au roi qui en présidait les séances quand il le voulait sous la forme d’un « lit de justice » . L’autre part était la « justice retenue royale », celle que le roi se réservait personnellement, et qu’il rendait après enquêtes toujours en « grand conseil ». De cette justice retenue faisaient partie les « lettres de cachet », dont on sait l’immense impact psychologique qu’elles eurent sur le peuple et la presque déconfiture de celui-ci au moment de la prise de la Bastille, qu’il trouva presque vide[38].

Les lettres de cachet prises soit par mouvement propre du roi (=> Placement d’Office en 1838)[39] soit sollicitées ( => Placement Volontaire en 1838) permettaient l’enfermement d’un dément. La procédure n’était pas hâtée : Dans certains cas on a relevé jusqu’à vingt-cinq expertises avant l’apposition du sceau royal. Cette procédure n’était pas une procédure spécialisée. C’était selon l’élaboration théorique des juristes de l’ancien régime, un acte de justice à part entière.

 

 

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6° De la déchristianisation révolutionnaire au Code civil : Abolition de l’Ancien Régime puis terme à la Révolution

Quoi qu’il en soit, ces lettres de cachet furent abolies dès le début de cette Révolution qui, selon le mot de Talleyrand, commence avec la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » et se termine avec le « Code civil ».

Puis la parenthèse se referme. Napoléon reprend à son compte le principe monarchique de droit divin. Mais celui-ci ne sera plus durable hormis le « droit de grâce ». Par contre s’instaure nettement une primauté durable de l’exécutif qui sera poursuivie dans certains domaines et même encore accentuée jusqu’à nous, primauté si prégnante dans l’aliénisme.

Parmi les principes nouveaux qui semblent brutalement balayer l’Ancien Régime, l’un des plus spectaculaires est un vaste mouvement de déchristianisation.

Ainsi toute la théorie de la monarchie de droit divin semblait s’écrouler d’un seul coup et avec elle toute la théorie de la justice du roi. En pareil cas nous l’avons dit, chaque fois que la chrétienté s’affaiblit, un Européen se tourne vers son autre moitié culturelle ancestrale : le monde gréco-romain antique. Et c’est vers la Rome antique que toute la Révolution tournera ses regards, comme celui qui saura la terminer et s’identifier à César-Auguste lui-même : Napoléon Ier.

La question des « droits de l’homme » a suivi alors un étrange destin qu’on pourrait même appeler un paradoxe : les origines européennes des droits de l’homme sont manifestement à rechercher dans le christianisme mais c’est la Révolution qui les proclamera. En effet, pas plus que la Rome antique, la démocratie athénienne, purement politique, ne faisait cas des droits de l’homme. Aristote, démocrate affirmé, écrivait : «  L’esclave est une machine vivante » .

Après la conversion de l’empire romain, l’église souhaita faire abolir l’esclavage. Le vocabulaire ecclésiastique, il est vrai, ne formula jamais explicitement les « droits de l’homme », car, pour l’Eglise, ce qu’ils représentaient était consubstantiel au devoir de charité de l’homme envers son prochain, conformément à la volonté divine du Seigneur, maître du ciel et de la terre. Et c’est bien ce message, en faveur des opprimés, que porte le christianisme.

Et Louis XVI restait tout à fait chrétien quand animé de l’esprit nouveau de «  réformation »  il déclarait dans le préambule d’un édit prononcé en février 1776 :

« … Nous devons à tous nos sujets de leur assurer la jouissance pleine et entière de leurs droits… Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail a fait du droit de travailler la propriété de tout homme ; et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes…

Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d’affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l’esprit de l’humanité… » .

L’esprit de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » du 26 août 1789 traverse déjà ce discours de Louis XVI treize ans plus tôt. Ces révolutionnaires qui se recommanderont de la « laïcité » et de l’Antiquité gréco-latine conservaient ainsi peut-être sans s’en rendre compte — tout comme nous-mêmes aujourd’hui — ce qui est peut-être le meilleur des apports de l’Eglise.

Ce moment « antichrétien » a-t-il été « antireligieux » ? C’est là une question de vocabulaire que nous pourrions envisager ici à la lumière du mécanisme que nous avons décrit à propos de la Maât. Car si l’on considère que Dieu est le principe et l’origine de toute religion et que donc tout le système social en découle, le mouvement révolutionnaire a été anti-religieux[40]. Mais si l’on considère que la religion est avant tout un système social, voire politique, destiné à assurer la cohésion et l’ordre d’un groupe social ; que cet ordre est assuré par des croyances, par des mythes, par des rites communs ; que Dieu enfin n’est qu’un «  nom »  donné au système comme une «  clé de voûte » symbolique qui solidarise l’ensemble, qu’un autre mot peut remplacer ce nom, alors, la Révolution laïque a été un phénomène religieux sans cesse à la recherche d’un nom.

Peut-être même, à l’aulne d’une telle définition, toute société est-elle nécessairement religieuse, ce qui éclairerait singulièrement le vocabulaire confus qui prit naissance avec les mots psychè et psychiatrie au XIXe siècle autour de fonctions que l’on pourrait appeler de « prêtrise laïque » .

Et il nous intéressera particulièrement que le 10 novembre 1793 fut célébrée en Notre-Dame de Paris la fête de la « Raison » (et cette raison était symbolisée par une danseuse très légèrement vêtue qui sera qualifiée à la Convention de « chef-d’œuvre » de la Nature).

Il y eut des fêtes funéraires dont l’entrée au Panthéon[41] constituait l’apothéose et l’apothéose des fêtes sera sans doute la fête de « l’Etre Suprême » qui devait être célébrée le 20 prairial de chaque année et le fut en 1794[42] au Champ de Mars par Robespierre, mise en scène par David et orchestrée par les plus grands musiciens du temps. Et le mot « immortel » figurait encore dans cette étrange loi du 18 Floréal an II que fit voter Robespierre à la Convention et dont l’article Ier commençait en ces termes :

« le peuple français reconnaît l’existence de l’être suprême et l’immortalité de l’âme… »

On voit donc à quel point les débats révolutionnaires touchaient aux croyances fondamentales.

Finalement en 1795 est proclamée la première séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Durant la prime Révolution, Pinel vota la tête de Louis XVI. Mais, devenu hostile à la terreur, il aurait pu donner refuge à des personnes recherchées à Bicêtre ou à la Salpetrière. Plus tard, il soutiendra l’empereur puis la Restauration.

En fait La Révolution se préoccupa très tôt de la défense des libertés individuelles et, dès les lettres de cachet abolies, pour enfermer ou interdire les insensés, ne conserva que la voie judiciaire. Selon les moments, elle accorda cependant le pouvoir d’arrêter des mesures à la police à Paris et aux maires dans les autres communes. Puis cette révolution laïque s’arrête brusquement avec le coup d’état du 18 brumaire an VIII.

Et bientôt le Premier Consul remplace les feus-intendants de généralités par des préfets de département (28 pluviôse au VIII). Mais si les intendants réunissaient des fonctions exécutives, fiscales et judiciaires, les Préfets ne sont plus que des agents exécutifs. Puis Napoléon lui-même s’orienta vers la dignité de monarque de droit divin qu’il imita jusqu’au sacre et dépassa sans doute en absolutisme.

Mais il ne rétablit pourtant pas la justice retenue, ou plus exactement il la reprit dans l’exécutif. Avec elle toute une partie de la justice avait disparu. La révolution française avait remis la souveraineté nationale entre les mains du peuple et la justice lui était donc revenue entièrement : d’ailleurs pendant dix ans les juges ont été élus par le peuple.

Napoléon, lui, voulut faire de la justice un grand corps fort et soumis qui donnât le change aux juges révolutionnaires faibles et libres. Loin d’en faire un troisième pouvoir à côté du législatif et de l’exécutif, ses préoccupations semblent avoir été surtout d’apparat. Dès le consulat, la justice napoléonienne est soumise au pouvoir exécutif.

En matière de polices de toutes sortes on ne peut manquer de rester coi devant l’assimilation que Napoléon établit entre l’action et sa potentialité… Son affranchissement de la justice lui permet de sanctionner en amont de la conception de l’acte, négligeant même préparations et intentions du sujet.

Après l’attentat de la rue Saint Nicaise le 24 décembre 1800, Bonaparte croyant d’abord à un complot de la gauche fera exécuter quelques innocents. Au préfet Dubois qui le lui faisait remarquer, il répond :

 « Tous ces hommes n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont capables de le prendre… »

Il fera exécuter le duc d’Enghien de semblable manière et pour de semblables raisons.

La stratégie est ici celle d’un bon joueur d’échec : la position des pions importe plus que les intentions du joueur, et jouer en fonction de leurs potentialités avec plusieurs coups d’avance est la marque d’un bon stratège.

La dimension psychologique de l’intention du suspect s’efface devant la conjoncture situationnelle. N’est retenue ici que la mécanique d’un comportement social conjoncturel : la faute se situe avant l’action et avant la pensée : L’acte étant déterminé par la possibilité matérielle, conjoncturelle, voire sa probabilité, d’être commis, la notion de « culpabilité » disparaît .

On pense alors ici à cette image en miroir de la précédente que reproduit l’article 64 du Code pénal de 1810 : L’auteur n’est pas existentiellement coupable au moment des faits, même s’il y a eu meurtre, celui-ci pouvant être rapporté à un caprice du hasard, car c’est le hasard seul qui aurait animé le bras du dément. A la culpabilité existentielle du duc d’Enghien répond l’innocence existentielle du dément. Le recours au hasard épargnera donc un jugement. En définitive, cette conception du déterminisme rend très proche la déresponsabilisation  d’une extermination : On ne sera pas surpris en remarquant que les deux occurrences frappèrent successivement le général Mallet, pour toute réponse à ses coups d’état manqués : internement d’abord, exécution ensuite[43].

Mais pour les Codes, le dément sera avant tout, ou peut-être, avant tout restera, celui qui ne suit pas « le sens commun ».

Pour ceux qui ne sont pas « supposés déments », dans le même sens d’une recherche « pragmatique », le principe des « Codes » se substituera largement aux difficiles appréciations du jugement. A ce propos, on parle souvent du pragmatisme anglo-saxon. Mais la conception du droit romain dans la démarche napoléonienne est probablement aussi pragmatique[44] que le droit de la « commun law »[45].

Cependant, il n’est pas bien sûr que cette démarche ait apporté l’efficacité recherchée. Elle est, en effet, rapidement limitée de deux côtés:

*   d’une part, les formes particulières de chaque acte humain, de même que leurs occurrences, sont souvent très loin de pouvoir se ranger dans le cadre prévu par un autre que l’acteur lui-même, fut-il légiste.

*    et d’autre part, que l’on sache, depuis l’aube de l’histoire connue, à tort ou à raison, l’un des caractères les plus constants des sociétés humaines est leur organisation autour d’un système de justice, qui ne soit pas une « mécanique » simpliste, justice intime, dont il existe plusieurs types, terrestres ou célestes en particulier, et ce pour quoi il y a plusieurs types d’explications plausibles (Cf. Michel Villey : « Philosophie du droit »).

Ainsi, c’est la faillite du « raisonnement  mécanique à prétention pragmatique » concrétisé par les « codes »,  concernant un « prétendu dément », qui amena logiquement la loi de 1838, car, d’une part, dans le respect de la seule bonne justice, le recours à une « dialectique du hasard » comme justification de la destinée ne serait plus concevable, et d’autre part, la crainte ou la réalité d’une possible éventualité de « récidive » de cette soi-disant « absence de faute », conduit à considérer que le produit de la dialectique ne serait plus l’acte, mais « l’individu lui-même dans son entier », comme voudra le démontrer tout le « courant anthropologiste » de l’aliénisme :  Dans ces conditions, contre les infortunes du hasard, l’absolution de l’acte ne suffit plus, et c’est « pour et contre » l’individu que se construiront les « remèdes » à des fins préventives.

Comme on le voit immédiatement, le rétablissement de la justice était incompatible, en réalité, avec le maintien de « l’article 64 » :

*    sur le plan technique : Il  absout pénalement un « sujet » qu’il laisse sans poursuite,  

*    et avec le développement du courant « aliéniste » - qui considère « l’acte » comme un « symptôme purement  médical » - sur le plan intellectuel.

Notre droit recèle là une incompatibilité, et c’est pourquoi on parle « d’exception ».

La prime Révolution, dès l’abolition des lettres de cachets, avait recherché une perfection de la justice sur le fond. Le résultat fut éphémère. Comme nombre de révolutions, elle ne fit pas l’épargne d’un carnage humain et se termina dans un absolutisme qui n’avait rien à envier aux régimes précédents. Pour Bonaparte, la justice prit largement un visage politique. Pour la  surveillance de la moralité publique, il s’en remit plutôt à  l’Eglise qu’il rappela pour conclure avec elle un concordat, à l’instar de François 1er, mais pour des raisons différentes. François 1er avait établi un concordat pour éloigner l’Eglise, Bonaparte, pour se l’approprier.

Après 1815, on eut pu reconsidérer l’ensemble du système. Mais ce n’était pas le sujet du congrès de Vienne, et après 1815, la France affaiblie et sous surveillance de l’Europe, comme tout individu, peuple ou nation en grande adversité, avait comme premier besoin la sauvegarde de son identité. Elle le fit sous l’égide du culte de l’empereur, celui qui avait fait sa grandeur en bravant les ennemis de la France. On ne remit en question ni les Codes, ni les préfets, ni l’article 64. Ainsi, 28 ans plus tard, en 1838, allait-on devoir créer l’institution de « l’Asile d’aliénés départemental ».

1905 ne fera non plus l’objet d’aucune reconsidération d’un système qui procurait un certain nombre de satisfactions.

C’est encore son affranchissement de la justice qui permit à Napoléon d’imposer l’internement administratif. C’est de cette manière qu’il fit transférer le marquis de Sade à la Maison de Santé de Charenton, pour des raisons dites de moralité publique en 1803. Il fera aussi interner dans la clinique du docteur Dubuisson le général Malet, opposant au régime, auteur de coups d’état à répétition. Celui-ci sera  exécuté sommairement après le troisième en 1812[46]. Ces internements napoléoniens étaient purement administratifs, sous contrôle de la commission de la liberté individuelle du Sénat.

Jacques Solé pourra écrire dans « La Révolution en questions » (coll. Point Histoire, Seuil, 1988, page 265) :

«  La manipulation de l’opinion fut complétée par l’internement sans jugement. Les 640 détenus de 1814 dont la moitié de politiques, étaient beaucoup plus nombreux que les victimes en 1789 d’une lettre de cachet. »

S’affranchissant lui-même de certaines préoccupations morales, il considère l’appareil religieux comme une nécessité sociale, et le 5 juin 1800 déclare à Milan devant un clergé stupéfait :

«  Nulle Société ne peut subsister sans morale, il n’y a pas de bonne morale sans religion, il n’y a donc que la religion qui donne à l’Etat un appui ferme et durable… J’espère que j’aurai le bonheur de lever les obstacles qui pourraient s’opposer à la réconciliation de l’Eglise et de l’Etat »[47].

Puis il reprit le principe du concordat, à l’exemple de François Ier, nommant les évêques et assurant une remarquable collaboration entre l’Eglise et l’Etat.

Pourtant, en réalité, le véritable dogme de la Nation ne vient plus ni de la Rome papale ni de Dieu : Napoléon lui-même allait l’écrire. En effet, ce n’est pas la moindre réussite de Napoléon que la rédaction des cinq codes, là où quatre projets révolutionnaires y avaient échoué. Nous avons déjà évoqué le Code pénal de 1810. C’est lui qui, désormais, dira le Bien et le Mal. Et bientôt l’étude de ces codes figurera dans les cours « d’instruction civique » de l’école laïque en lieu et place de « l’instruction religieuse » .

Ces codes peuvent sans doute aider quiconque les consulte, faciliter une entente entre deux adversaires en évitant ainsi de saisir la justice, mais à l’inverse, ils peuvent transformer un juge qui les appliquerait à la lettre en un simple contractuel car avec les codes, sa fonction de jugement tend à disparaître (cf. Michel Villey, « Philosophie du droit » , Dalloz, réédition 1984). Or si le droit est du général, la fonction du juge est par essence de juger du particulier.

De plus, un juge a pour fonction d’accommoder deux parties au mieux dans l’intérêt de l’un, de l’autre et de tous. Mais dans les deux parties il y a un plaignant et un défendant ou un agresseur et une victime, alors qu’un code peut ne s’appliquer qu’à l’un ou l’autre. Un protagoniste peut ainsi disparaître.

Enfin, quelle va devenir l’attitude d’un juge confronté à un problème qui n’aura pas été prévu par le code ? N’ayant aucun texte de référence, il sera dans l’impossibilité de juger un acte insolite tel que peut l’être un acte de folie, qui par définition échappe à la logique, à la prévision, au répertoire[48].

En définitive, un Etat de droit ne peut juger le «  fou »  qu’en réécrivant pour lui le droit. Mais ne serait-ce pas là précisément un moteur de progrès ?

 

 

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7° L’ordre laïc : Loi de 1838 et «  prêtrise psychiatrique »

A la fin du XVIII ème siècle on ne recense guère que 3000 personnes reconnues aliénées[49] en France. Les « fous » ne constituent pas une catégorie.

Mais à partir de la rédaction des codes, un certain nombre d’actions devenaient injugeables et à partir de 1810, les criminels et les délinquants devenaient soustraits à la loi dès lors qu’ils étaient en même temps réputés déments. Comme tels, ces personnes inaccessibles ne pouvaient que faire peur, sinon peut-être devenir davantage dangereuses, voire se multiplier en nombre. Une loi d’enfermement pour se protéger de celles-ci était inévitable.

Les codes napoléoniens ont ainsi fait le lit de la loi de 1838.

Etait-il vraiment justifié, en 1810 de déclarer quelqu’un irresponsable sans l’avoir jugé ? En fait, on accorde une antériorité au « jugement »  de la psychiatrie (naissante) sur celui de la justice. Une telle démarche aurait quelque chose d’acceptable si elle répondait à une transcendance naturelle. Mais dans un monde qui réfute désormais la justice divine et la justice naturelle, c’est un immense paradoxe.

Inévitablement, la loi de 1810 devait appeler les experts psychiatres comme conseillers auprès des tribunaux, de même que la loi de 1838 les appellera auprès des préfectures.

Ils seront même le seul lien possible, plutôt tacite, ( étant donnée le principe de la séparation des pouvoirs en vigueur en France ), entre ces deux institutions, jusqu'en 1990. Ce lien sera « légalisé»  par la loi du 27 juin 1990 ( article L.348 ), qui stipule au juge d'avertir le préfet lorsque l'état mental d'une personne ayant fait l'objet d'un « non-lieu»  pourrait, à son avis, « compromettre l'ordre public ou la sûreté des personnes» .

On pourrait dire que le juge se démet lui-même mais confie l'affaire au préfet. Le préfet confira-t-il, à son tour, l'affaire au psychiatre? Non, car quels que soient les certificats, expertises, ou insistances desdits psychiatres, qui pourraient avoir en vue les meilleures conditions d'assurer la santé d'une personne, le pouvoir appartient cependant bien à l’exécutif. Que vaut en effet « un conseiller» , sans pouvoir, en certaines circonstances ?  (Cf. Maître Gilbert Collard, voir bibliographie). Cependant, l'avis du psychiatre pourrait être d'autant plus satisfaisant qu'il correspond aux attentes !

On peut craindre fortement ici que « principe dit de précaution»  pour une société qui « serait en danger »  ne fasse toujours préférer une  « psychiatrisation »  possiblement inutile voire traumatisante à un risque de reproche ultérieur d'une négligence. Cette attitude peut même être celle d'un psychiatre, s'il est en position de conseiller un choix, d'autant plus facilement qu'il n'aura pas à assumer lui-même la « prise en charge»  de la personne supposée être dangereuse.

On voit ici toute l'importance qu'il y aurait à ce que chacun s'exprime en langage clair et responsable dans le domaine de ses compétences, ne parle pas « soins»  lorsqu'il s'agit « d'ordre public »,  et pour un médecin, qu'il soit celui-là même qui assumera les soins qu'il préconise. Ces domaines évoqués ne s'opposent pas mais relèvent d'approches et de compétences différentes.

Ainsi, au lieu qu’un juge serait là pour soupeser dans les actions de chacun les « raisons »  et les « torts » , son exclusion — puisque la loi de 1810 réalise autant l’exclusion du juge que celle de l’aliéné — impose une solution manichéenne absurde opposant La « raison » à La « folie » .

Or, «  intrinsèquement », rien n’empêcherait a priori d’entreprendre le procès d’un homme et d’un acte, lequel procès comporte en principe :

*   instruction,

*   jugement,

*   éventuelle condamnation

*   et éventuelle application d’une peine, quitte à devoir l’interrompre ou suspendre l’exécution d’une peine, éventualités toujours possibles.

            D’ailleurs, si l’on s’interdisait réellement de juger les «  fous » , de ceux qui courent les rues sans dire leur nom, qui resterait-il encore à juger ?[50].

La loi de 1838 suit le même principe de dé-judiciarisation que le code de 1810. Peut-être, à l’instar de ce que l’on reprochait aux lettres de cachet, cette contrainte de 1838 eut-elle autant pour fonction d’obvier à un certain nombre de difficultés ou scandales[51] que de résoudre réellement les problèmes de santé. Et le grand tort de cette loi a été de prétendre « courir deux lièvres en même temps »  : prodiguer les soins individuels et assurer l’ordre public, c’est-à-dire, selon le vocabulaire de l’époque, concilier la « philanthropie »  et la « police administrative ». La nouvelle théorie d’Esquirol dite de «  l’isolement »  vint opportunément en vue de concilier ces deux exigences.

En pratique, devant l’impossibilité de poursuivre les deux objectifs simultanément, c’est tantôt l’un, tantôt l’autre qui prévaut. Par exemple la périodicité des certificats légaux prévus par la loi de 1838 répondait à une demande administrative. A un degré plus caricatural, la durée d’un mois pour l’hospitalisation d’office prévue par la loi de 1990 répond à un calendrier purement administratif, peut-être inspiré par le principe de « la garde à vue ».

La grande nouveauté de la loi de 1838 par rapport aux lettres de cachet, hormis la dé-judiciarisation, est de réserver un statut particulier aux « aliénés ». Plus tard la loi de 1990 portera l’accent plus encore sur la médecine en appelant « hospitalisations »  les contraintes préfectorales.

Mais, les «  placements »  de la loi de 1838 et les «  hospitalisations sous contrainte »  de 1990 sont dans la même droite ligne qui tend vers une utilisation de plus en plus grande du concours médical aux fins de la contrainte physique, comme si celle-ci, sorte de dénominateur commun entre le soin et l’ordre public pouvait satisfaire les deux parties, alors qu’elle risque fort d’échouer des deux côtés. La formulation «  d’hospitalisation sous-contrainte »  est l’expression la plus simple de l’indétermination des rôles, pouvant aussi bien être lue comme une hospitalisation par la contrainte qu’une contrainte par l’hospitalisation.

On s’enlise ici dans l’aporie d’un quiproquo car pour des raisons qui ne tiennent pas à la valeur des hommes, les qualités policières d’un médecin sont aussi médiocres que les qualités médicales d’un policier.

Or, depuis 1838, c’est la police qui a eu la décision dans l’indication du «  placement d’office »  puis de «  l’hospitalisation d’office »  et le médecin hospitalier qui a été chargé, en pratique, d’assumer la contrainte. Le croisement de ces deux tutelles que sont le ministère de l’intérieur et le ministère de la Santé est une source d’ambiguïté permanente.

En 1838, le contexte extérieur était celui des colonisations « civilisatrices »[52]. La « mission » de l’aliénisme au XIXe siècle et jusqu’au statut de l’aliéné n’est pas sans évoquer une sorte de colonisation intérieure. Eu égard à cette dialectique[53], la reconnaissance des droits juridiques du « supposé malade mental » serait une étape importante vers celle de ses actes.

Aujourd’hui, le contexte est celui d’un « ordre mondial unique » , peut-être utopique d’ailleurs : actuellement, les préfectures détiennent des dossiers sur chaque hospitalisé sous contrainte[54]. Ces dossiers et ces certificats, officiellement «  simple dérogation légale »  au secret médical, vont-ils circuler à travers le monde ? Il n’est pas illégitime de s’interroger sur le devenir de ces informations pourtant porteuses d’aucune faute. Et l’on peut aussi se demander si la psychiatrie, au travers des certitudes qu’elle pourrait soutenir, ne risque pas de devenir comme le garant d’un certain credo « mondialiste »,  comme « le dernier des livres sacrés ».

 

 

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8° L’exception psychiatrique :  La dé-judiciarisation pénale et la dé-judiciarisation des privations de liberté psychiatriques

Bien qu’en gestation de longue date, la psychiatrie paraît naître subitement, par une loi, pour traiter des besoins à la manière du temps. Comme une religion elle naît de la nécessité sociale. Nous avons vu comment et par quelle filiation.

En s’étendant, la « psychiatrisation » , achevée en « sectorisation » , évoque une « évangélisation ».

Bien que le repérage prenne maintenant davantage origine de « l’anti-modèle », le fou, que du modèle idéal, lui, tacite, le « sain » a pris la place du « saint ». Mais il n’y a aucun modèle déclaré : la santé mentale ni la folie n’ont jamais été définies, car si les mots sont simples, dire leur contenu l’est moins. Officiellement, c’est là un jargon fait d’hypothèses pour médecine spécialisée.

Mais c’est aussi une aire dépouillée de justice dans un autre langage, et un moteur de l’administration dans un troisième enfin. La psychiatrie est ce système à trois voix, interprètes obligés de toute la dialectique, de celle de l’intéressé surtout.

La France a aujourd’hui inscrit dans sa constitution ce qu’on appelle les idéaux de la République. Mais la psychiatrie ne s’y conforme point ou plus exactement, la psychiatrie se conforme à des institutions qui se portent bien de ne s’y point conformer.

Finalement, bien que promouvant les « normes » en matière de sagesse, elle-même au-dessus de tout exemple, s’accorde une législation « d’exception » .

L’histoire explique le présent : si la naissance de la Révolution comme celle du christianisme ont eu quelque chose de populaire, les nouveaux référents de la monarchie de juillet sont des « notables » . Ceux-ci conçurent le rêve chimérique d’assurer, par une même opération, la gestion des soins et celle de l’ordre public. Si l’un et l’autre sont également nécessaires, cette confusion nuira longtemps aux deux entreprises.

La nouvelle éthique opère un clivage à partir d’assimilations grossières plus ou moins traditionnelles : les fous sont rapprochés des « malfaisants » , mais ce sont surtout des « mal pensants » qu’il faut corriger et/ou convaincre.

L’assimilation des fous aux fauteurs de troubles[55] avait déjà été dénoncée sous l’ancien régime. Mais cette fois, la folie devient une forme de catégorie morale utilisable pour classer les citoyens et, malgré le passage de feue la Révolution, malgré toutes les nuances des législations impliquées, les aliénés et les autres ne jouissent pas des mêmes droits. Si les dogmes sont encore inscrits dans les « codes » , ceux-ci ne sont pas applicables à tous. Les « fous »  y rencontrent toujours une sorte «d’exception psychiatrique » .

Cette psychiatrie n’appartient pas au peuple. Elle est devenue comme un droit de l’Etat[56]. Une monarchie de droit divin aura engendré une république d’exception psychiatrique. Mais, comme le premier christianisme, ou comme feue la Révolution, elle aura bientôt des aspirations universelles. Elle s’étendra au-delà du monde occidental.

Son rôle, en France, dans le façonnement depuis 150 ans de la société que nous connaissons, a pu être considérable. Son ubiquité culturelle dépasse maintenant largement le seul niveau de ses interventions chiffrables.

Aujourd’hui, dans les journaux, à la radio, à la télévision, il ne se passe guère de jour sans que l’on entende parler de la psychiatrie. On s’émerveille devant les découvertes du savoir. On se passionne et l’on attend le verdict des experts auprès des tribunaux qui nous diront si le fait divers en question relève de la folie ou de la justice commune, comme s’il allait de soi qu’il fallut choisir l’une ou l’autre, puis, comme s’il allait de soi encore, la folie une fois reconnue, l’agresseur sera soustrait au prétoire et comme s’il allait de soi enfin, simultanément la préfecture ordonnera l’internement jusqu’à la guérison d’un homme qui ne sera jamais jugé, et il est rare que le public cherche à en savoir davantage. De toute façon, pour en savoir plus, il se heurterait à de difficiles investigations.

Le profane croit généralement que les psychiatres détiennent un immense « pouvoir médical ». En réalité, ce pouvoir est un pouvoir délégué[57]. La réalité hiérarchique réapparaît dès que le médecin s’exprime en désaccord avec celui dont il tient cet apparent pouvoir : un juge peut parfaitement ne pas suivre les conclusions d’un expert psychiatre ; un préfet peut maintenir une contrainte hospitalière à l’encontre de l’avis d’un psychiatre traitant ; un demandeur « d’hospitalisation à la demande d’un tiers » peut faire sortir un patient à l’encontre de son psychiatre traitant.

La psychiatrie est devenue une immense institution. Si son ambition était de se développer, elle triomphe. Si l’ambition était de faire diminuer le nombre des « malades mentaux » , en France l’échec est patent : le nombre des « malades mentaux » est en augmentation constante, comme la consommation médicamenteuse, des psychotropes en particulier.

Quelles sont les causes de cet apparent paradoxe ? Échecs thérapeutiques ? Échecs prophylactiques ? La prophylaxie faisant partie officiellement de la politique de secteur depuis la circulaire du 15 mars 1960, il y a 38 ans ; mais la prophylaxie des maladies mentales ne consisterait-elle pas, plutôt que dans une impossible intervention en l’absence de symptômes, dans la mise en cause de certains fonctionnements sociaux institutionnels, dont précisément la psychiatrie est d’une certaine façon, du fait de sa dépendance vis à vis de l’exécutif, un gardien ?

Enfin, il est possible que cette augmentation numérique corresponde aussi à un élargissement sémantique du concept de maladie mentale permettant de «  psychiatriser »  es catégories de personnes de plus en plus nombreuses.

Pourtant, quand on ouvre un livre d’histoire de France, une histoire du Droit, une histoire des Institutions, -  NULLE PART AUCUNE ALLUSION A CES LOIS  -  auxquelles sont confrontées dans le plus grand silence juridique  50.000  personnes par an en France, faisant l’objet d’internements administratifs.

En fait, la psychiatrie fait partie de ces sujets qui intéressent tout le monde, mais que le monde ne connaît pas. Qu’est-elle au juste ? Quel est son objet ? Comment cerner ce mélange de domaines qui, comme on l’a vu, dérivent de la justice, de la police, de la religion, de la médecine ?

Sont-ce ces domaines que les siècles de la modernité avaient fini par séparer qui se trouvent là à nouveau réunis dans une nécessaire synthèse ? Assistons-nous à un éternel retour ? Et faudrait-il, cycliquement, toujours procéder de nouveau à une nouvelle individualisation des genres ?

Pourtant, fait essentiel, notre discipline est officiellement considérée comme une spécialité médicale, mais, difficulté majeure, sans pour autant s’être émancipée du pouvoir exécutif. Elle s’en libère peut-être lentement, mais le processus n’est pas achevé, loin s’en faut.

Aujourd’hui encore, le certificat médical est consigné dans les préfectures mais ses conclusions sont souvent dérisoires devant le pouvoir que celles-ci sont en droit d’imposer.

Pour cette raison encore, on a quelquefois l’impression que la conformité administrative passera avant les soins, ou même que celle-ci passera pour être déjà les soins, — théorie « esquirollienne » de «  l’isolement » , nous l’avons vu — alors que, au mieux ce n’en est qu’un lit institutionnel, et parfois l’empêchement de soins appropriés. On ne dira jamais assez la différence qu’il y a entre le fait de reconnaître une maladie et l’entreprise de sa guérison.

Si l’on ouvre le dictionnaire Larousse de la Psychiatrie (1995) au mot « folie » , on lit :

« Il se peut que le XXI ème siècle assiste à la disparition de la psychiatrie en tant que spécialité médicale… »

De fait, la psychiatrie chercherait en vain «  un »  objet de sa spécificité :

*   elle est parfois une réponse à un besoin de soins. Ce qui ne veut pas dire «  ipso facto »  que cette réponse sera appropriée, surtout en l’absence de consultation des vœux tant du patient que du psychiatre traitant.

*   Mais elle est aussi un champ syncrétique, aménagé pour répondre à la perplexité devant des situations insolites auxquelles sont confrontées des instances de police, de justice, de médecine, ou même tout un chacun, ou devant des manifestations incompréhensibles que n’explique aucune science en son état actuel, et jusqu’à notre perplexité devant l’immoralité scandaleuse.

*   Elle est aussi un champ aménagé pour répondre à des situations dites d’urgence ou de danger[58].

*   Elle était, comme se plaisait à le faire remarquer Esquirol dès 1816, ce vaste champ d’observation clinique de « l’homme dans toute sa nudité »  en ces « maisons d’aliénés » .

*   Elle constitue enfin en certains énoncés le fond linguistique démédicalisé d’un vocabulaire de la dévalorisation, fait dont l’étendue et la profondeur mériteraient une étude en soi.

Les réflexions, les théories, les projets de lois, les lois autorisant les interventions auprès des personnes réputées atteintes de troubles mentaux[59] sont nombreux.

Celles-ci, pour la plupart, ont précédé la connaissance médicale. A ce jour encore, on est loin de bien connaître le monde des maladies mentales.

La recherche continue.

Dans ces conditions, cette législation d’exception est-elle bien nécessaire ?

Un réajustement en fonction des nouvelles découvertes du savoir, au fur et à mesure que le champ de l’inexplicable se rétrécit ou que les branches de la recherche se ramifient, devra-t-il encore laisser une place à ce coordinateur, par certains côtés plus généraliste mais moins médecin que le médecin généraliste, qu’est le psychiatre actuel ?

Et ce coordinateur devrait-il être un médecin ? Ce que le psychiatre actuel n’est justement qu’imparfaitement, non pas en titre, mais en statuts et en actes, du fait de sa déontologie particulière, toutes choses qui à notre sens invalident considérablement ses possibilités d’actions thérapeutiques.

Certes, en lui-même, du fait de ses connaissances, de ses compétences, de sa confidentialité, de sa déontologie comme garantie pour lui-même et pour son patient, le médecin présente des aptitudes particulières, mais alors, et ici plus qu’ailleurs, sa liberté et son indépendance s’imposent comme gages de son sens thérapeutique. Aussi l’amélioration de la qualité des soins ne sera possible qu’au prix de choix clairs et conséquents. Actuellement les psychiatres, du fait de dérogations imposées, ne sont pas soumis à la déontologie commune des médecins.

On ne peut donc manquer de s’interroger sur le sens de cette distance entre un énoncé, l’objectif d’une spécialité, et son contenu, celui de la pratique[60].

La loi de 1838 faisait l’objet de nombreuses «  aliénations »  : la procédure s’appuyait de plus en plus sur des énoncés « nosographiques[61] » et de moins en moins sur des faits, ce qui était une subversion. Or, la loi du 27 juin 1990 justifie maintenant les mesures administratives par des considérations médicales. Mais une situation réelle ne peut être saisie qu’à partir de faits, et ceux-ci doivent être appréciés dans leur contexte. Les psychiatres n’ont aucun moyen de faire ce travail qui est normalement dévolu à l’instruction judiciaire.

L’administration préfectorale confie un patient hospitalisé sous contrainte à un directeur d’hôpital et celui-ci le confie, en pratique, à un médecin hospitalier : garder le patient enfermé — en principe dans un établissement, mais en fait souvent dans un pavillon — force à la prescription médicale de sédatifs pour éviter le pire.

A plusieurs niveaux de la procédure, les responsabilités sont diluées : les différents certificats « en cascade »  qui ne peuvent guère que se confirmer l’un l’autre pour de nombreuses raisons aboutissent à une dilution des responsabilités. On se rassure au moyen de supposées vérifications en réalité illusoires.

En outre, tout se passe comme si, dans le doute, le médecin prenait moins de risques «  juridiques »  pour lui-même, en instaurant une contrainte de soins éventuellement inutile, qu’en respectant la liberté du patient. Car cette tendance, naturelle à partir du moment où le supposé malade vit dans un halo de déresponsabilisation qu’un infirmier parmi nos proches appelait « l’immunité psychiatrique », à rendre le psychiatre traitant responsable des gestes d’un patient suivi en ambulatoire est parfaitement « inassumable » et en général incompatible avec une position thérapeutique.

Finalement le médecin hospitalier lui aussi est contraint par l’administration et il est contraint à contraindre. Or il faudrait laisser les patients prendre le temps d’exprimer leurs demandes et laisser chaque médecin assumer les soins qu’il prône lui-même en réponse aux dites demandes, fussent-ils cette fois une contrainte passagère (au nom de l’article  223-6 du Code pénal), de même qu’il arrive à tout un chacun dans la vie ordinaire de ne point attendre une quelconque autorisation administrative pour sauver son prochain, et quitte bien sûr pour celui-ci à pouvoir rendre compte de ses actes… Il existe souvent plusieurs voies thérapeutiques possibles et il importe que la méthode soit assumée par celui qui l’a choisie. Et, ici peut-être plus qu’ailleurs, toutes les réglementations ne devraient être là que pour permettre aux soignants d’organiser des soins dans la plus extrême diversité car chaque patient est particulier.

Une telle pratique, émancipant le psychiatre tant des directives que de la protection de ses actuelles tutelles administratives, ramènerait l’exercice de la psychiatrie dans le cadre de la médecine ordinaire[62]. Et bien entendu, toute atteinte à l’ordre public, qu’elle vienne d’un prétendu malade mental ou non pourrait être traitée séparément par les instances appropriées.

Ce qui vient d’être dit concerne les statuts de la psychiatrie publique et des contraintes par corps actuellement exécutées en son nom. Les constructions postérieures à 1838 n’ont guère ébranlé ces statuts de base.

Les changements de vocabulaire n’ont pas changé le fond de l’institution.

Le Conseil de l’Ordre aurait du, et devrait encore, refuser d’accorder aux psychiatres ce qu’on appelle les «  dérogations légales »  à la déontologie médicale car celles-ci portent sur des points essentiels et font du psychiatre un médecin «  à part » . Mais les non-psychiatres estiment en général que notre discipline ne les concerne pas. L’enquête récente du Conseil de l’Ordre le confirme largement. Pourtant, face à une administration forte, nos échanges et la solidarité seraient opportuns.

Le mot « thérapie » , en psychiatrie, par exception, ne serait-il à entendre qu’en son seul sens premier de « culte rendu aux dieux »  ?

 

 

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9° Conclusion : Soins et ordre public ne peuvent pas être retenus dans la même main

La longue évolution culturelle que nous avons évoquée nous permet de comprendre pourquoi le rôle de la psychiatrie dans nos sociétés est probablement plus important qu’on ne le dit généralement : jouissant d’un prestigieux héritage et d’avoir à répondre à de très hautes aspirations communautaires, elle n’est pas seulement l’un parmi d’autres des outils de la gestion sociale, elle tend à être l’esprit de tous les autres. Mais elle recueille aussi, d’une longue tradition développée jadis envers une monarchie d’Etat devenue trop absolue, une juste appréhension populaire du dogmatisme arbitraire et de l’inquisition.

Objet d’attente autant que de rejet, sa présence s’étend, comme le christianisme se perd, en même temps que le nombre des personnes réputées malades augmente, mais que le sens de la catégorie se subduit.

On ne peut plus ne voir dans la psychiatrie que l’héritière de l’aliénisme du XIXe siècle. Mais d’immenses progrès restent encore à accomplir pour qu’elle réponde aux aspirations d’une société moderne.

En 1838, elle naît en tant que procédure pure et univoque, réunissant sous une même égide «  l’ordre et la santé » . Ce socle, jamais démenti, repris en son principe presque sans changement par la loi de 1990, nous semble aujourd’hui obsolète : en mêlant soins médicaux et ordre public, elle ne peut qu’entraver simultanément l’application des deux compétences et les mesures mêmes qui devaient protéger la personne, en la privant de ses droits juridiques, la lient, attisant les tensions. Ladite procédure place presque indistinctement des personnes vivant des situations profondément dissemblables, quand chaque cas devrait être particularisé. Le monolithisme des modalités de prises en charge contraste aujourd’hui spectaculairement avec la pluralité des pathologies, des remèdes et des théories. La psychiatrie ne pourra s’ouvrir à la diversité que sur de nouvelles bases.

L’assimilation de la folie à la dangerosité est un archaïsme[63]. L’une et l’autre peuvent ou non coexister, mais relèvent d’approches différentes.

Supprimer ladite procédure pourrait permettre de donner à la psychiatrie un statut de médecine pleine, en accord avec un plus grand respect de la personne, en redonnant à la police et à la médecine des fonctions séparées. Il appartiendrait alors à cette médecine de s’assumer pleinement dans les soins qu’elle proposerait, dans le respect des droits à la demande et aux choix de l’individu même malade.

Quant à la justice, dont nous avons voulu montrer l’importance, sitôt reconnue la notion de cohésion sociale, si elle peut se passer de la psychiatrie, l’inverse n’est pas vrai : une médecine psychiatrique doit s’adresser à une personne reconnue auteur de ses actes. Le Code pénal n’a pas à catégoriser les malades mentaux puisqu’il traite des actes et proclame même la non-discrimination des individus. Mais il est au juge d’apprécier chacun dans sa diversité, au-delà des catégories, puisqu’il rapporte des actes à des acteurs.

Dans une France des « droits de l’homme », « l’exception psychiatrique » reste un paradoxe incompréhensible en matière de libertés publiques.

 

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II°  Seconde partie : EPILOGUE : « De l’aliénisme du XIX ème siècle à la psychiatrie du XXI ème siècle » :

Ibn Khaldoun, arabophone (1332-1406), considéré par certains comme le premier « sociologue », a été le témoin d’une civilisation qui, quoique encore très brillante du Caire à Cordoue, s’effondrait, suite à la « reconquête » chrétienne, victorieuse à Las Navas de Tolosa  en 1212, en Occident, et à la mise à sac de Bagdad par les Mongols  en 1258, en Orient[64].

Il raconte, entre autres choses, que les civilisations, comme les êtres humains, naissent, croissent, atteignent une apogée, déclinent, puis meurent. Sans doute, les choses ne sont-elles pas aussi simples, car aucune civilisation ne naît de rien. Les « abbassides » eux-mêmes n'appelaient-ils pas « les grecs » : « nos anciens » ?.

Mais il écrit dans les « Prolégomènes » (« Mouqaddimat ») : « Il arrive qu’une puissance semble encore s’élever des vieux empires, alors que leur mèche illumine de la lumière de la mort, comme il en va de la flamme de la bougie, lorsqu’elle approche de sa fin et qu’elle semble en train de se rallumer alors qu’elle est en train de s’éteindre ».

On aimerait nous-mêmes, grâce à sa compréhension, pouvoir « prévenir » un déclin dont tous percevons les menaces, après nos fameuses « trente glorieuses », années mythiques, mais, somme toute, relativement éphémères, et, surtout peut-être, essentiellement glorieuses dans le domaine limité et versatile de  l’économique.

Il nous semble particulièrement intéressant de relever ici sa remarque que souvent, « les sociétés meurent du poison qui était en elles, dès leur naissance ». La pertinence de cette réflexion devrait nous inciter à porter nos regards sur nos propres fondements, afin d’éclairer de leur lumière l’analyse de notre propre présent.

1° L’aliénisme entérine la division.

En opérant des simplifications extrêmes, les données peuvent se résumer à deux systèmes binaires :

 Nous avons dit que le « code pénal  de 1810 »  va remplacer  dans  « la laïcité »  le « catéchisme »  du « christianisme ». Les  droits, les devoirs et les attentes des uns et des autres entre eux, ne seront plus du tout les mêmes. Simultanément, dans un système désormais laïc, ce code pénal divise « les citoyens » en deux catégories:

*   ceux qui relèvent de la loi et

*   ceux qui y sont soustraits par l'article 64 [65] (repris dans le « nouveau code pénal » par l'article 122-1) .

Il en résulte que la seconde catégorie de citoyens sera rejetée, d'abord en tant « qu'aliénée » ,

Cette « opération» , « injustifiable» , dans le contexte de la « déclaration des droits de l'homme et du citoyen » , mais qui sera tout de même réalisée (difficilement) en France entre 1810 et 1838, sera appelée « l'aliénisme ».

 

 

 

 

2° . Les préoccupations de la psychiatrie[66] ( JADIS,  AUJOURD’HUI,  DEMAIN )

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JADIS.

Une autre remarque sera formulée, ou reformulée, ici, au risque de nous répéter un peu, découlant de l'approche historique que nous avons esquissée :

Si la psychiatrie, en sa forme définie par « la loi du 27 juin 1990 », qui est « un remake»  de « la loi du 30 juin 1838 », se montre inappropriée tant « aux soins médicaux » qu'à « l'ordre public » tel que nous sommes enclins à le comprendre aujourd'hui, à quoi serait-elle donc appropriée et comment expliquer son existence sous cette forme encore aujourd'hui?

Il semble bien que, toujours très lourdement chargée du poids d'un passé révolu, incapable d'avoir opéré en 1990 les « mutations»  attendues, (raison pour laquelle la loi de 1990 avait alors été déclarée « expérimentale»  pour 5 ans), son fonctionnement ne semble plus guère apporter de satisfaction à quiconque (police, justice, médecine, patients, société).

On peut cependant en comprendre l'explication grâce à son histoire, qui s'appuie dès son origine sur « les lettres de cachet » que la psychiatrie est ainsi venue faire renaître en 1838, dans un contexte administratif très différent de celui de la « monarchie absolue» .

Car entre le temps « des lettres de cachet »  et celui de la création « des asiles d'aliénés départementaux»  le 30 juin 1838 avaient eu lieu de profonds bouleversements :

*   Le roi avait été dépouillé de ses prérogatives juridique.

*   Bonaparte avait crée « les préfets administratifs»  lesquels avaient remplacé les anciens « intendants» ,

*   Puis inscrit le code pénal de 1810, comportant dans son article 64 :  « Il n'y a ni crime ni délit si l'inculpé était en état de démence au temps de l'action » .

Or, à quoi avaient servies les lettres de cachet au XVIII ème siècle, et quels étaient les nouveaux enjeux de la société de 1838, avec sa nouvelle « monarchie»  dépossédée de sa fonction juridique et ses nouveaux « préfets»  purement administratifs ?

1°. « Lettres de cachet »Les lettres de cachet avaient du leur existence très ancienne au besoin du « maintien de l'ordre » dans l'Ancien Régime. Mais dans l'Ancien Régime, une telle question n'avait que peu à voir avec « une agitation plus ou moins ébrieuse sur la voie publique» : A l'évidence, de telles questions n'auraient pas mérité « l'apposition du sceau royal» !

2°. Préoccupations « philosophiques » : 

Les personnages qui ont expérimenté « La Bastille»  sont des «Voltaire» , « marquis de Sade» , « Mirabeau» , c'est à dire « des vedettes» , dirait-on aujourd'hui, des grands « empêcheurs de penser en rond» , et non « petits fumeurs de cannabis» , par exemple. C'est à ce type d'ordre public-là que s'adressaient les lettres de cachet surtout celles produites « par mouvement propre du roi»  (=> P.O. => H.O.)[67].

3°. Préoccupation « financière » :

Mais, une autre catégorie de sélection sociale commençait aussi déjà à apparaître dès la fin du règne de Louis XVI, c'est la sélection par l'argent : l'apparition de « la ploutocratie» .

« La grande bourgeoisie financière et banquière»  devenait une sorte « d'aristocratie dorée» , en lieu et places des vieilles aristocraties « de robe et d'épée» . Or, il devenait inimaginable de laisser un fils, une femme ou un vieillard de bonne famille dilapider un patrimoine à grande vitesse par « une gestion désastreuse»  ou « des prodigalités scandaleuses» . Là encore, les lettres de cachet prenaient grande mesure d'efficacité, « sur mouvement demandeur de la famille»  (=>P.V. => H.d.T. ), cette fois. Et, en ce sens, la loi de 1838 devait « empêcher les riches de devenir pauvres» .

4°. Très peu de préoccupation « sanitaire » : 

Bien entendu, les « aliénés»  « ont pu » « bénéficier »  de ces mesures, mais les questions sanitaires n'ont jamais atteint un niveau « de préoccupation collective » .

On sait, et l'on a vu comment la loi fondatrice de 1838 a été votée sous le règne de Louis Philippe, au temps d'une monarchie bourgeoise par excellence, pour laquelle les internements pouvaient encore répondre à ces deux préoccupations principales. Celles-ci ont été parfaitement exprimées lors des débats parlementaires qui ont précédé le vote de la loi du 30 juin 1838.

Pour cela aussi a été crée « l'Administration Provisoire Commune » . Par contre, dans aucun de ces deux cas n'a été envisagée « comme priorité»  « la gestion des soins médicaux » . Certes, la création des « asiles d'aliénés»  est une approche, mais lourdement invalidée par tout ce qui précède. Si l'on avait voulu à ce moment là privilégier les soins, le clivage aurait été alors opéré entre l’ordre public et les soins. Nous le réclamons encore aujourd'hui, quand « mieux vaut tard que jamais» . La tradition française, et même européenne de rehausser « les hôpitaux»  à la hauteur de lieux de soins de haute volée est d'ailleurs tout à fait récente, comme nous l'avons vu, contrairement à celle des « bimar-stans» , lieux de soins pour toutes les sortes de maladies, dès le haut Moyen Age, et qui relevaient de préoccupations sociologiques différentes, très en avance sur celle de l'Europe en leur temps .

 

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AUJOURD’HUI.

Ainsi donc, aujourd’hui, existeraient de fait deux types de « psychiatrie » à la « cohabitation » difficile : une « psychiatrie médecine de soins » et une « psychiatrie dogmatique et/ou administrative ».

Alors que la première serait discrète et individuelle quand les soins pourraient être possibles, c’est toujours au travers de la seconde que sont diffusés les standards de « la bonne santé mentale ». Quels sont-ils en réalité ?

Sans même évoquer, à nouveau, la question des soins, du fait qu’un exécutif, toujours prévalent, impose des directives au nom de la santé mentale, cette « psychiatrie dogmatique », de quoi se préoccupe-t-elle ?

1°Aujourd'hui, les préoccupations sont innombrables.

 

1) la sanction des « préoccupations idéologiques»  a beaucoup pâli. Le caractère « moral»  que contenaient les lettres de cachet, et que contenaient encore d'ailleurs les internements psychiatriques en leurs débuts, et jusque en la première moitié du XXème siècle a aujourd'hui complètement disparu. On lisait encore, dans les diagnostics des années 1900-1920, des choses comme « perversion morale» , etc.

On s'insurgerait contre de tels propos aujourd'hui. On préfère invoquer des références plus codées.

2) Les préoccupations financières des grandes familles fortunées existent encore, mais figurent en petit nombre parmi les « hospitalisations sous contrainte»  dont la grande majorité concerne « le petit peuple» .

3) En revanche, les « questions médicales » et les « affaires de voie publique » ont peut-être cru pouvoir profiter d'une solution préexistante, en la détournant de ses vocations premières, mais « l'insuccès »  du mélange est patent.

Il resterait encore beaucoup à énumérer parmi les multiples « prétentions » de la psychiatrie dans ces acceptations qui ne sont en rien « soignantes » et dont le nombre est à la mesure de ses « insuccès », tant nous voyons que sa place est devenue omniprésente, voire influente, partout, dans les « commentaires sur » et même dans « les orientations de » notre société, à l'échelle d’une population.
Il serait vain pourtant de croire qu’elle en représente un moteur, puisque son principe même n’est pas « d’innover »  sinon  de « de soumission » à l’ordre de l’exécutif. Mais « opiner », « accréditer un standard » plutôt qu’un autre, sont loin d’être neutres ici.

En outre, cette psychiatrie, fait essentiel, tant par ses prétentions « exemplaires », que par l'augmentation fulgurante de tous ses effectifs, qu’ils soient dits « soignants », « soignés » ou « administratifs », est susceptible d'agir maintenant à l'échelle d'une nation, voire d'un continent, ou du monde.

4) Du fait de son importance, la question du « modèle » mérite quelques commentaires:

En fait, « Ces exemples » ne sont pas authentiquement des « modèles », mais des « contre-modèles » :

Par la désignation des facteurs estimés « négatifs », puis  par les tentatives de remèdes contre «  le supposé mauvais » de « la nature », dans une optique dogmatique de supériorité constante « de la culture » sur elle, et même d’une culture évolutive, mais toujours « prédéfinie » par des valeurs dites « humanistes » c’est-à-dire « anthropocentriques », de plus en plus précisément  « centré géographiquement », et même, d’une façon très linéaire, en dépit d’épisodes révolutionnaires, en dépit de manifestations solidaires, « des valeurs de plus en plus égocentriques » et totalitaires, particulièrement soumises, donc, à « qui tient la force », conséquences lointaines d’une longue évolution jalonnée d’incidents repérables, déicides, régicides, parricides[68] ou iconoclastes.

Dans ces conditions, si la force décide du « droit », comme l’exprimait déjà amèrement La Fontaine, on a aussi l’impression qu’elle peut imposer la morale, comme le constate, sans amertume, Farabi dans la toute terrestre « cité vertueuse » (« al madîna l fâdila » ).

De cette façon encore, les « valeurs morales » dites « civilisatrices », si fortement promues au XIX ème siècle,  semblent s'émousser de jour en jour, au profit des « valeurs dites matérielles » .

Il est alors vraisemblable qu’une situation devenue si instable devienne de plus en plus susceptible de muter rapidement. De profondes transformations semblent aujourd’hui inévitables. Quels seront les changements ?

Or si dans les circonstances dramatiques de l’écroulement d’un monde, saint Augustin pouvait encore en appeler à « la Jérusalem céleste », les quelques éléments de comparaison avancés ici entre les deux systèmes que sont la psychiatrie et le christianisme permettent de comprendre que la psychiatrie aurait du mal à offrir un semblable refuge, non pas tant en raison du renvoi à un mode fait de « pensées », que de par l’absence de tout modèle positif proposé.

Or s’il est énoncé sous forme de croyance populaire que « la nature a horreur du vide », ce qui est parfaitement faux physiquement, c’est bien de cela dont il s’agit ici, mais dans un domaine culturel, voire affectif, pour une société devenue quelque peu « orpheline », orpheline de quelque chose qu’aucune « pièce d’or » ne remplacera : Ainsi nos régulations sociales seraient aujourd’hui avides de « modèles de système et d’idéaux ». 

Quels seront les modèles retenus ? Quelles seront les demandes retenues ? Qui choisira ?  Quelles seront les modalités de choix ? A la lumière de quels éclairages ?

5) Une « éthique » qui se cherche.

Certes, la psychiatrie a su s'adapter à « ces priorités nouvelles » , sans valeur sociale, et à « orientation très économique », comme chacun sait. A moins qu'elle n'en fut même, à un certain degré, « leader».

Quoiqu’il en soit, il est assez clair que la psychiatrie ne sauvegarde plus notre société des « immoralités », que l’on aurait de plus en plus de mal à rattacher à une maladie, à l’heure du « tout biologique ».

Peut-être, au contraire, pourrait-elle même indirectement les favoriser, en les ignorant alors que l’on attend encore d’elle, plus ou moins consciemment, pour des questions de « reliquats » d’un passé religieux précis, la caution d’une « moralité » qui, bien sûr, n’est ni garantie, ni définie.

6) Une « place » introuvable

Dans cette « vie » vécue désormais comme « ayant deux faces », c’est-à-dire « un versant biologique » et « un versant spirituel » la place de la psychiatrie est assez volontiers rejetée des deux cotés, et c’est peut-être une des raisons profondes pour lesquelles son existence fait tant usage de « la force », sans trop l’avouer :

*   D’une part son domaine est de plus en plus marqué par la reconnaissance du seul « biologique », mais lequel, en tant que « médecine somatique », pourtant, lui, la rejette, totalement.

*   Et d’autre part son ancien rôle « philosophico-social » de définir un « modèle de santé », mentale ou même globale, conformément à la pensée « humaniste », puis à celle « des lumières », toujours un peu attendu d’elle, est de plus en plus « absent », au fur et à mesure que l’héritage des traditions perd la profondeur « des seuls ancrages » sur lesquels « ce modèle » pouvait s’appuyer, et qui étaient les reliquats de ce passé « religieux ».

Or ce passé a été rejeté, et c’est la raison pour laquelle le repérage est fondé en négatif[69].

Mais, même si la présence et la prégnance de ce passé s’amenuisent de jour en jour, la psychiatrie n’a pourtant jamais renoncé, bien au contraire, à la fonction de « contrôle » des « modèles » et des « normes ». Or le « modèle » n’est plus un « idéal » vers lequel on pourrait tendre, mais est devenu cet espace limité, contenu à l’intérieur de « normes », espace de plus en plus étroit d’ailleurs. Les normes sont désormais définies par des « limitations » à ne pas franchir. C’est du moins ce qui résulte d’un « État » dit « de droit », « État de droits », en fait, de droits généraux limitant les droits particuliers, et il est déjà paradoxal, en cette acception des « normes », que le psychiatrie y soit soustraite.

Ces « normes »,  chaque jour davantage, deviennent non seulement de plus en plus étroites, mais aussi de plus en plus « omniprésentes » et « impérieuses ». Mais la psychiatrie, essentiellement du fait de  « l’hybridité » qui exige d’elle de traduire en « termes biologiques » des directives d’essence « administrative »,  peut de moins en moins assumer le « hiatus », congénital, qui existe entre l’administration et la biologie, lequel ne peut que se creuser chaque jour davantage.

Bien plus, si la « norme » tire ses références d’une « analyse administrative », elle retiendra volontiers les « paramètres statistiques », tels qu’ils apparaissent sur une courbe « en cloche » de Gauss. Par exemple, le « Quotient Intellectuel » «  normal » est, par définition, de 100 : On voit immédiatement combien il deviendrait « réducteur » de préconiser la « norme » comme « idéal », et, même, intellectuellement, « inacceptable » de regarder comme « pathologique » ce qui « dépasse » la « norme ».

En somme, quelle que soit la valeur de ces objectifs annoncés, la psychiatrie serait bien en peine de les réaliser.

7) « Classer »

Nous pourrions encore parler ici de sa passion pour les « classifications administratives » . (Cf. le livre de Jeanne Goldstein cité en bibliographie)

Au total, il n’est pas du tout impossible qu’il existe un lien entre l'augmentation, en cette société, des « incivilités»  de toutes sortes, pour ne pas dire plus, et, directement ou indirectement, la diffusion des paradigmes de la psychiatrie.

Tout prouve que la psychiatrie, qui comme nous l'avons montré a pu être tentée d'occuper une place laissée quelque peu vacante par le christianisme, n'est aucunement apte à le remplacer, en raison des structures fondamentales que nous avons analysées, en particulier dans ses repérages simplement négatifs et ses déresponsabilisations.

Nous sommes convaincus que le remède ici n'est pas d'allouer à la psychiatrie des crédits aveuglément, c'est-à-dire sans établir un discernement entre ce qui doit revenir à la Santé, qui ne semble malheureusement pas à nos yeux, actuellement, privilégié, et ce qui doit revenir à l'Ordre Public, lequel ne pourrait que se féliciter d'une gestion séparée.

A propos de cette sorte de gestion de « l’ordre public » par la psychiatrie, on pourrait même aller jusqu’à parler « d’un état dans l’état », tant ce champ de la dé-juridiction est  invalidant pour la gestion commune.

Enfin toute question de « guidance sociale» , ne peut aucunement se situer dans ce système actuellement seulement défini par « une procédure pure et sans objet défini autre qu'elle même» , dont nous souhaitons l'abrogation.

Une telle abrogation pourrait permettre de « libérer » définitivement  « l’émergence des réflexions morales et institutionnelles », qui deviendraient libres de dépasser les piétinements institutionnels actuels stériles d’une société encore trop privée, pour de multiples raisons, d’un regard –  « de proximité » - sur elle même[70] 

La psychiatrie fait partie de ces institutions qui ne sont plus aujourd’hui que de « l’exécution obsolète » de « principes » dont les fondements, qui n’étaient pas tous d’ailleurs pour autant forcément mauvais, sont pourtant depuis longtemps abolis.

C’est pourquoi cette l’institution, en parfait « décalage » avec « l’instruction », « les espoirs » et « le vécu » de chacun, ne sert plus qu’à la pérennisation de  principes désormais vidés de toute créance .

Aussi ne devrait-on pas parler dans les mêmes termes de ce que pourrait être une « psychiatrie-médecine de soin », celle là même qui est vraiment demandée, et de la « psychiatrie–dogmatique et/ou -administrative » inutile, écrasante, paralysante, déresponsabilisante ;

Pourtant elles sont toujours confondues. L'enjeu est dans le choix des « valeurs phares »  pour notre société, et « la question de la responsabilité»  y tient un rôle central, à tous les niveaux et dans tous les domaines.

2° les critères d’intervention ne sont pas systématisés

On peut, enfin, aussi, s'interroger sur « les véritables ségrégations sociales»  pratiquées dans notre pays aujourd'hui , du moins partiellement, c’est-à-dire ici dans le cadre de la psychiatrie: Sont-elles réellement repérables là où, à grand renfort d'images, les médias agitent des phénomènes ethniques ou religieux ?

*   - ni dans le « religieux » : Certes, aucune religion n'apparaît vraiment en « odeur de sainteté»  au sein de la psychiatrie qui, épousant main

*   - ni dans « l’ethnique » : Absolument rien dans « les textes administratifs de la psychiatrie » ou dans « la nosographie » enseignée n'a le moindre caractère racial.  S'en étonner quand les textes datent de 1838 aux fins que l'on vient de voir serait d'ailleurs un « anachronisme»

*   C'est donc que les critères de sélection sont ailleurs , peut-être encore dans « la ploutocratie » , là ou nous venons de les remarquer dans le passé. Mais sont-ils transposables, « actualisables »?

*   - ni dans « l’économique » : De fait, dans un contexte actuel « d'endettement généralisé »  (qui permet un contrôle de l'usage fait de l'argent), quelle que soit « la classe sociale» , ce critère de « sélection psychiatrique»  n'est pas vraiment sûr, et les critères apparaissent assez « confus» .

*   - dans quel « juridique » ?  Certes, de toutes façons, au plus profond, dans « un état de droit » , la ségrégation est « juridique » , mais cela ne dit pas très bien, ici,  « comment »  puisque la « psychiatrie est soustraite à nombre de lois » !

*   - dans « une conjonction » : Pour finir, reconnaissons que les « étrangers »  représentent environ 50% du lot des « hospitalisations sous contrainte d'office» , mais rien n'indique qu'il s'agit là de phénomène ethnique.

*   Le plus évident, en effet, ici, nous semble résider dans la fréquence de la conjonction de problèmes « d'ordre sur la voie publique », en général mineurs, avec « la précarité financière ou de sa gestion », non rare chez un émigré récent, ainsi que bien sûr, des problèmes « d'inter - compréhension »  qui ne sont pas seulement « linguistiques», mais aussi « culturels », point qui, bien sûr, ne concerne pas seulement les étrangers, à l’heure où la « culture nationale » elle-même se diversifie beaucoup. Que possiblement ces problèmes-là soient ensuite aggravés par la psychiatrie et qu'ils deviennent majeurs, ne relève plus des facteurs de recrutement initiaux.

Finalement, dans une société devenue multiculturelle mais de plus en plus « encadrée », le langage dit « spécialisé»  reste pourtant encore très « ambigu», sinon « incompréhensible ». Les « cibles » de la psychiatrie sont multiples et potentiellement illimitées. Dans ces conditions, même si les « S.D.F.»  semblent en hiver accaparer les diligences, nous ne sommes pas du tout surpris que lorsque se multiplient les «incivilités de chacun », voire les « indocilités déresponsabilisées », se  multiplient aussi alors « jusqu'à l'inflation », les attributions de « ladite Science» .

3. Au total.

On peut dire que, de même que la question des soins est rendue, pour le moins, souvent aléatoire, le sont de même, de ce point de vue là, les dogmes et les causes d’intervention :

*   Il n’y a plus « quelques sujets de préoccupation particuliers » dans lesquels interviendrait davantage la psychiatrie, mais ils sont multiples, ubiquitaires, et occasionnels.

*   Il n’y a pas une « doctrine », mais de multiples parmi lesquelles il n’existe aucune unité, ni même de langage commun.

*   Elle ne propose « aucun modèle », mais elle stigmatise sous des « appellations variées » de multiples conformations, dont l’appréciation comporte souvent une part majeure de subjectivité.

 

 

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DEMAIN.

1) Justice : Il est vraisemblable que dans une société à la fois de plus en plus exposée aux abus d’autrui, et de plus en plus insatiable de réparations, la justice reprendra tôt ou tard un terrain perdu, mais sous quelle forme ?

      La justice ne se confond pas avec « l’organisation sociale », mais découle comme celle-ci de « schèmes  incontournables ». Il y a au moins deux modèles de relations possibles entre les citoyens, effectivement exploités l’un et l’autre dans les systèmes existants.

*   Dans un type « familial », les citoyens sont en position de « frères », nombreux au regard d’une autorité qui est de type « parental » et qui règle les conflits. L’évolution sociale se fait à partir des modèles parentaux, dans le cadre d’idéaux découlant des identifications et des différenciations en fonction des différents rejets et aspirations. Les identifications sexuelles suivent ce schème et engendrent des générations. Les idéaux sont donc élaborés en fonction du passé et projetés dans des futurs.

*   Dans un type « fonctionnellement égalitaire», on est tenté d’écrire « fonctionnellement clônal », les individus n’ont pas de parents fonctionnels. Ils ont des positions « équivalentes ». Les individus s’organisent uniquement et entièrement entre eux. Les générations sont abolies. Les idéaux se construisent sans passé et ne renvoient qu’à des images présentes, réelles ou spéculaires[71]. Les aspirations répondent alors à des alliances ou à des concurrences « de situation », vitales ou hédoniques, davantage qu’à des idéaux qui ne peuvent être « élaborés » que par rapport à un semblable, à une image ou à un mirage, mais qui dans l’absolu ne pourraient pas être élaborés du tout si le temps était aboli. L’évolution n’est pas projetée dans un futur. Sur le plan sexuel, le schéma est narcissique, et l’on sait que dans la fin du mythe, Narcisse, qui se mirait sur les eaux du lac, s’est précipité et noyé.

La « gestion des sociétés » est autre chose que le « fonctionnement des sociétés » : Elle pose la question de « l’existence ou non de la justice ».

*   Dans la gestion d’un corps social de type « familial »,

1.      en suivant ce schème hiérarchisé, s’il y a une justice, elle est par essence triangulaire : Il y a un « un juge », qui est en position d’arbitre pour « deux parties ». Le juge est dans la position « d’opérateur » pour la « balance de Justice ».

2.      Mais il peut aussi y exister un jugement moins solennel qui n’est plus triangulaire, mais ne fait intervenir que deux parties, juge et jugé, confrontant directement « le justifié » à « l’arbitre » ou aux « jurés », comme c’est aussi le cas dans le « jugement par les pairs », comme le nom l’indique. Ce schéma introduit déjà au type suivant.

*   Dans la gestion d’un corps social de type « fonctionnellement égalitaire »,

1.      si l’on ne considère en lui que « les fonctions » occupées par des êtres humains remplaçables, de ce point de vue-là, par d’autres de valeur équivalente, s’il y a une justice, dans l’exercice de celle-ci, chacun peut être juge à tour de rôle ou simultanément et même respectivement, et le juge peut alors être jugé par celui qu’il juge ou a jugé. Le poids de la sentence viendrait alors essentiellement de la « représentation du nombre », comme c’est le cas dans le jugement par « les pairs », ou dans les jurys de « jurés », et comme c’était le cas dans la démocratie athénienne.

2.      Mais, fait nouveau, le concept juridique encore difficile à définir de vie « publique » devient dans nos droits essentiel, confinant de plus en plus la valorisation du fait particulier au droit de la seule vie dite « privée ».

3.      Comme, lorsque le schéma traditionnel d’arbitrage par un « arbitre » n’existe plus, le schéma d’arbitrage par un « semblable » est moins facilement et moins spontanément investi d’autorité, c’est plutôt dans ce type de société que l’on voit se développer une « fonction abstraite » appelée à remplacer la fonction d’arbitrage humain : Elle peut prendre la forme de « codes », élaborés par des « égaux ». Mais dès lors, la justice est réduite à une application de « règles » qui peuvent être considérées comme un « équivalent de justice », sans qu’il n’y ait plus, en réalité, de « fonction judiciaire » apte à « juger », c’est-à-dire à « apprécier » la confrontation des parties. Un ordinateur peut très bien prendre en charge ce type de gestion.

4.      On a déjà signalé plus haut cette importante question des « codes », eu égard, dans cette situation, à la tentation d’appeler « maladie mentale » tout ce qui échappe aux standards et à la codification. (Cf. aussi ).

      Finalement, lorsque le « terrain actuellement perdu » par la justice, au profit d’une psychiatrie qui ne peut rien en faire, sera à son tour délaissé par elle, parmi les formes entre lesquelles aurait à choisir la « future justice », on pourrait mentionner, à la lumière de ces éléments dont nous disposons, soit la perspective de « juges jugeables », mais aussi la perspective d’une tentation d’abdication devant une « machinerie » de gestion administrative de plus en plus puissante et élaborée.

      Il y a peut-être un axe de désacralisation continue dans la séquence :« arbitre suprême », « jugement par les pairs », « par les jurés », « juge jugeable », « gestion par codes ».

 

2)  « Psychiatrie médecine de soins » : Il est prévisible aussi que la psychiatrie pourra devenir, sans difficulté, « une médecine libre », et vraie « science du mental » .

Une vraie « science du mental », serait élaborée en un lieu de recherches savantes sans pouvoir exécutif ni administratif. Un véritable statut scientifique :

w        D’une part limiterait l’emploi du langage spécialisé à une utilisation claire dans un domaine précisé,

w        En même temps que, d’autre part, il permettrait de « travailler » toutes les hypothèses, « biologiques », « sociales »,  « psychanalytiques », etc., puisqu’il n’y a de science que libre.

w        Actuellement, en effet, les législations qui donnent du « pouvoir » à la psychiatrie, et particulièrement en la substituant à la justice, sont, pour cette « science », « un boulet », qui entretient les incompréhensions, au même titre que si l’on voulait utiliser « quelques éléments de théorie quantique », sortis de leur contexte opérationnel, dans les prétoires

 

3)  « Psychiatrie dogmatique et/ou administrative » : Il est beaucoup plus difficile de deviner ce qui déterminera dans l’avenir, non pas tant la reconnaissance des « catégorie mentales », que celle des « catégories morales » dominantes, reconnues, autorisées à reconsidérer les dogmes d’une « raison »[72] de plus en plus « relativisée ».

L’évolution la plus logique et souhaitable devrait donc séparer le «  mental », qui relève de la médecine, du « moral », qui n’en relève pas, concepts que la psychiatrie a si regrettablement confondus : Une « appréciation, séparée, de la moralité publique », définitivement étrangère, en effet, à une psychiatrie devenue « science et médecine », guiderait la gestion sociale, en accord avec le sentiment de justice, et, donc, sans les exclusions actuelles. Le champ de la justice est avant tout celui du « comportement ».

*   Le « mental » est une « fonction individuelle » liée aussi intimement à la vie de chacun que les battements de son cœur. Historiquement d’ailleurs le siège de la fonction mentale a quelquefois pu être supposé en lui.

Comme tel il n’est pas « malléable » par les sentences et les peines juridiques. Il ne relève pas de la justice. Ce mental peut donc relever de la physiologie, de la psychologie, de la médecine ou de rien du tout, mais on ne commande pas le mental avec des « lois juridiques ». Les lois ne peuvent, mais doivent, que l’informer. La théorisation de « l’inconscient » peut être utile à la compréhension du mental. Freud nous enseigne qu’il n’y a pas « d’inconscient collectif ».

*   Bien autre chose sont d’une part « sa maturation » et « ses transformations » en fonction de diverses influences (pharmacologie, psychanalyse, sentiments, raisonnements), et d’autres part son « expression », et ses « échanges » sous forme de « langage » ou de « comportement ». Le « comportement », lui, qui en appelle toujours à une reconnaissance juridique pleine de son auteur, en blâmes, en louanges, en toutes sortes de nuances, est d’un tout autre domaine que la « fonction mentale ». Le « comportement » dans le champ social appartient par excellence au domaine des tribunaux et des lois. Ce champ est celui dans lequel chacun met en œuvre quotidiennement ses  catégories dites du « moi » et de la « volonté » par lesquelles il contrôle plus ou moins son « comportement ».

*   La « moralité » ne peut être estimée qu’en comparaison avec un « code collectif ». Ce code peut être diversement reçu, et concourt à la construction d’un « code individuel » qui peut ou non s’exprimer sous forme de « comportement ». Le code collectif peut être recueilli sous forme orale ou écrite, religieuse, juridique. Il pourrait devenir intéressant, dans notre type de société de définir si le maintien d’une « moralité officielle » doit encore être confondu avec  la notion « d’ordre public »[73].

      Comme l’écrit justement Freud :

… « Le médecin laissera au juge le soin d'établir, dans un but social, une responsabilité morale limitée artificiellement au Moi métapsychologique. Tout le monde sait à combien de difficultés il se heurte pour donner à ses conclusions des suites pratiques qui n'aillent pas à l'encontre des sentiments humains »... 

(in : « Quelques notes additionnelles à l'interprétation du rêve dans son ensemble ».

C’est là, de loin, le problème le plus constant des sociétés humaines jusqu’à ce jour, et pour lequel les diverses solutions trouvées n’ont pas du tout été équivalentes. Nous vivons dans un monde où le moindre évènement prend instantanément une dimension mondialisée.

Cependant, il existe plusieurs types de mondialisations. Dans « un monde mondialisé », fera-t-on appel à d’anciens « credo » réactualisés, ou a de toutes nouvelles innovations ?

Le domaine de la « moralité publique » pourtant, est à la fois

*   le fruit des diverses « conceptions mentales » confrontées, débattues et adoptées,

*   et celui des exigences « naturelles », en accord avec les « comportements spontanés » et « instinctifs »,  - là où la psychiatrie avait imposée une abstraction mythique.

 Or, de nouvelles données « naturelles » ne pourraient venir que de transformations de « la nature humaine ». Et celles-ci suivent habituellement le cours d’une évolution naturelle de la biologie qui n’a jamais eu la célérité de la lumière…Ce cours sera-t-il, d’une façon ou d’une autre, modifié ?

Finalement, les « conceptions mentales » qui sont le fruit des raisonnements, seront toujours appelées à changer, et les « comportements » et les « mœurs » devront toujours s’adapter à ces nouvelles conceptions mentales. Dans ces conditions, l’écart continuera toujours à se creuser entre les exigences sociales et les instincts, qui n’évoluent pas parallèlement. C’est un des thèmes du livre de Freud « Malaise dans la civilisation ». Ce qu’on appelle « la morale » se situe précisément dans cet écart.

Mais, pourtant, quel que soit le fardeau des nouvelles exigences sociales, on ne peut faire de leur acceptation ou de leur refus en soi un « critère nosographique », à fortiori lorsque le sujet ne se plaint pas d’une particularité qu’il a choisi ou accepté[74].

 

La fin de cette longue « remarque II » sur les « préoccupations de la psychiatrie »s'établit avec ce « croisement » :

*   alors que « les lettres de cachet »  étaient « un acte de justice pur»  de par l'apposition du sceau royal, du fait que « le roi [était] source de toute justice, Rex fons omnis justiciae» , « sans préoccupation médicale »,
par le renversement sémantique de lois très semblables qui en sont issues, mais utilisées dans un contexte historique à certain point de vue opposé,

*   « les lois asilaires » en ont fait « une pratique déjudiciarisée», dépendante du « ministère de l'intérieur », lequel ordonne des «hospitalisations sous contrainte» , énoncées comme ayant « une vocation thérapeutique»

*   « L’acte de justice » est devenu « procédure » et « la procédure » est appelée « action médicale » !

 


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Verticalement :  fractions qui ont étés retirés à la justice

 Ci dessous : Dé judiciarisation de ces fractions de justice, et leur devenir dans le temps

Epoques :

Ancien Régime

Consulat

Empire

Monarchie de juillet

VèmeRépublique

Evolution de l’institution

Lettres de cachet  

Création de préfets en 1800

 

Asiles d’aliénés  du 30 juin  1838

Psychiatrie du 27 juin 1990 .

 

Code pénal de 1810 : article 64. : La justice elle-même se dé -judiciarise  

article 122-1 du nouveau code pénal (1994) . : La justice elle-même se dé-judiciarise 

Premier type de placement

Sur mouvement propre du roi

=>

Placement d’Office (préfet)

Hospitalisation sous contrainte d’Office (préfet)

Second type de placement

Sur demande familliale

Placement Volontaire

Hospitalisation à la demande d’un Tiers

Changement de la  nature de  « la chose »

Juridique : Vocation non médicale, mais policière sur demande judiciaire

=>

[Existent encore  sans psychiatrie : justice  

limitée après 1810 par ‘l’art. 64 du Code Pénal +internement administratif +médecine]

Administratif+ médical

Vocation asilaire

 

=>

Administratif

+ médical

 

Vocation psychiatrique

Tableau des « croisements » du juridique, de l’exécutif et du « thérapeutique ».

Légende :

juridique

administratif et exécutif

asilaire

Cf. le même tableau plus détaillé  « Évolution des anciens domaines de la justice»


 

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3 : les méthodes exceptionnelles de la psychiatrie .

Quoiqu'il en soit, c'est au cours du XXème siècle, que « l'aliénisme»  deviendra « la psy. » , avec « les psy. », « les psych-iatres » , les « psycho-logues » , les « psycho-tiques », etc.

Son vocabulaire sera influencé par « la psych-analyse » , mais non ses pratiques qui reposent sur les remèdes physiques, dont le dénominateur traditionnel est « une contrainte par corps» , devenue souvent « chimique» , quelles que soient par ailleurs les qualités découvertes dans les nouvelles molécules.

Avec un vocabulaire rénové, sa place sera désormais dans cette « fissure» , crée à partir d'une sorte « d'ailleurs»  que l'on veut être « in-localisable »  (ce « savant non localisable»  se projette dans « le non-localisable de la maladie en l'autre » ), pour classer les hommes dans l'une ou l'autre catégorie : ceux qui relèvent de la loi, et ceux qui y sont soustraits.

 

Tout le reste en dépend : « Il n'y a « pas d'actes » pour «  l'aliéné » :

 

Au lieu de chercher à le comprendre, à le juger, à lui faire comprendre, à lui expliquer, à l'intégrer, il sera rejeté, exclu. Au regard de ceci, les asiles sont un phénomène juste conséquent, juste utile pour y « placer»  ( c'est le terme de la loi de 1838) ceux que l'on ne sait pas où placer.

Bien sûr, les deux parts d'individus, étaient et sont encore inégales. Sans doute, de très nombreux intervenant s'efforcent, autant qu'ils le peuvent, de prodiguer leur charité, changer les mots, distribuer les soins. Mais cela n'empêche pas cette fissure de fonctionner « comme un poison » qui permet l'atteinte radicale à la « citoyenneté » ainsi qu'à la « fraternité » de tous, et aux fondements de tous nos principes (de liberté de penser etc.). Finalement, ce que, au départ, nous avons appelé « exception psychiatrique» , maintenant « se voile»  sous le vocable générique et incertain de « psy» , sinon de « raison psy» , et celle-ci semble de plus en plus utilisée pour « justifier  tous les  standards » .

En réalité, « cette raison psychiatrique»  dans la justice interdit toutes les ouvertures.

Elle permet aujourd'hui à notre système de fonctionner impunément hors de ses propres principes de base.

 

 

 

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4° En conclusion : La « caution sacrée »

 

Perdus ses garants célestes, la « si nécessaire justice » n'en devenait que plus insatiable sur terre[75]. Or, la psychiatrie, à celle-ci soustraite, a permis, en métamorphosant les genres, telle un «schifter de la linguistique[76]», de remettre à l'exécutif le soin de la gestion des hommes.  La médecine en devenait l'outil, et telle est la signification du titre de cet exposé :  Les rapports entre eux de quatre domaines distincts sont aujourd’hui redistribués sous les auspices d’un cinquième, la psychiatrie:

 

1.L’antique justice,

2.se justifiait par le divin.

3 Mais, maintenant, « au nom de la médecine », cette justice cède de plus en plus souvent sa place à

4.un Etat, organisateur décisif.

5.Un cinquième terme, la psych-iatrie, serait à la fois art de médecine et d’intercession divine (« ψυχη = âme » + « ιατρος = médecin »), mais aussi équivalent de justice et dirigée par l’Etat[77] (Cf. Les schémas et la systématisation : ) :

 

Dans ces conditions, la psychiatrie prend valeur de « caution sacrée » [78] d’une appropriation d’une partie croissante de la médecine par l’Etat :

La justice tend à disparaître au profit de la psychiatrie et la psychiatrie justifiant alors les contraintes permet l’utilisation de la médecine comme instrument de contrôle et de pouvoir.

Ce réaménagement « théorique et pratique », de notre organisation sociale, aux conséquences prévisiblement innombrables, s'est déjà révélé désastreux.[79]

Et comment, dès lors qu’est aperçu l’arbitraire de cette multiplicité confuse, derrière ses appellations hésitantes, ne pas y déceler, n’oubliant pas les mémorables querelles doctrinales de nos siècles révolus, les germes menaçants de nouveaux déchirements ?

On serait bien avisé de savoir enrayer le danger de la course si pernicieuse de cet arbitraire : Il est alors urgent aujourd'hui d'abroger cette « exception » en voie de « généralisation », dans le respect du fondement de nos principes, car leur cohérence est une condition de viabilité.

Sur le sens et la fonction « des lois », nombre de nos penseurs, nous ont gratifié de leurs inestimables travaux éclairés et instruits comme legs. Parmi eux Montesquieu nous a enseigné l’équilibre des pouvoirs. Nous, toujours si prompts à exiger , dès qu’il s’agit de préserver le moindre de nos « acquis sociaux », que ne nous attachons-nous pas, d’abord, à préserver ce sans quoi ils n’auraient jamais vu le jour, je veux dire : « nos acquis mentaux » !

 

Je ne veux, pour le témoigner,
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
Pondait tous les jours un oeuf d'or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor :


Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable
A celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien,
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. …
[80]

 

Jean de La Fontaine

 

Ajouté en 2015 :

La situation décrite en ces termes il y a 20 ans n’a malheureusement fait que s’étendre et diffuser :

« L’exécutif » dont on sait de moins en moins s’il est la voix du peuple et appartient encore à l’Etat, ou bien s’il émane d’une « ploutocratie mondialisée », non seulement se substitue de plus en plus à la justice, mais aussi pénètre de plus en plus le champ de la médecine, c’est-à-dire s’impose non seulement dans le champ de l’inter-individualité, mais aussi dans celui de l’intra-individualité.

Pour ce faire, il utilise une double stratégie :

1.    d’invocation de pensées qu’il attribue projectivement à autrui, dans un mouvement de supposée prévention de la « malpensance », accompagnée d’une démonstration de force qui laisse une grande place à l’erreur et à l’illégitimité.

2.    d’identification de tout autrui à « n’importe lequel autre », dans un processus de guidage massifié des individus [81].

          Tous étant alors considérés comme possiblement aliénés, (forme française du latin alienus qui signifie autre, différent), tous peuvent ou doivent alors être subjugués par l’Etat.

          On aurait pu croire que le terme de psychiatrie était mal choisi pour désigner la médecine mentale, parce qu’il invoque une transcendance surnaturelle - que l’Etat d’abord, puis sa trop fréquente réduction à « l’exécutif » se sont en réalité appropriées [82] - alors que la médecine mentale ne peut prendre en charge que chaque personne dans sa singularité, une par une, dans une relation duelle avec les soignants.

          En réalité, le terme apparaît malheureusement de plus en plus à sa place, parce que c’est « l’exécutif » qui la gère en définitive entièrement, dans ce double processus de pénétration des intimités et de fabrication d’une « isotropie de masse »,.

 

          Il en résulte que les excès  s’accentuent chaque jour davantage, tant dans le spatial que dans le temporel, au point que l’on pourrait parler d’absurde « pré-psychiatrisation ».

Il n’est pas impossible qu’un réel affaiblissement de l’Etat - que les démonstrations de prestance ne sauraient démentir - puisse expliquer la désorganisation des rôles.

Dans ce cas, il serait beaucoup plus salutaire d’y remédier que d’en voiler les effets et les causes, au détriment du peuple, et souvent de ses éléments les plus créatifs.

 

 

 

 

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Annexe 1  (Ancienne note 11 de bas de page)

 

Sur la démocratie, quand elle serait un guide prétendu pour la psychiatrie... ou l’inverse… « psichiatria democratica », etc.

 

___________

 

Problématique : « Psychiatrie dogmatique administrative »/ « Psychiatrie médecine de soins »

w        Seule la séparations des deux concepts : « Psychiatrie dogmatique administrative »/ « Psychiatrie médecine de soins » permet de comprendre le système psychiatrique français actuellement existant.

w        Or il est clair dans les faits que « l’administration » est soumise à la gouvernance politique, et que « les soins » sont soutenus par l’éthique des droits de l’homme. On peut donc, en s’en tenant aux significations simples et premières des mots figurer les correspondances suivantes :

 

gouvernance politique

droits de l’homme

Psychiatrie dogmatique administrative

Psychiatrie médecine de soins 

 

Cf. sur ce sujet un plus long développement in: Des droits des hommes de la nature et de la psychiatrie.

 

 

Compréhension :

Il y a dans la culture de notre société comme deux tendances irrésistibles d’un côté vers « la démocratie » et d’un autre côté vers « les droits de l'homme », mais l'un est si étranger à l'autre qu'on se demande souvent comment pouvoir les concilier.

Finalement la tension est celle qui oppose « l’individu » à « la masse ».

Radicalement, « la masse » est, en démocratie, le soutien de « l’Etat » qui représente la majorité politique.

Par contre, « l’individu », lui,  est défendu fondamentalement par des principes, qui sont alors éthiques, lorsque ceux-ci sont ceux des « droits de l’homme ». Même si la reconnaissance de ces principes est inscrite au rang des principes de l’Etat, par la force des « compositions », leurs ressorts d’origine ne sont pas de même nature.

Ainsi le principe de la force de la masse et celui des droits des individus peuvent s'accommoder, mais le conflit reste latent et la tension permanente. (Cf.  La page citée supra : Voir les « deux racines du droit »).

D’autres systèmes éthiques et d’autres systèmes politiques aboutiraient à des situations radicalement différentes, tant en ce qui concerne la protection ou non de l’individu, que de la masse.

 

La démocratie nous vient de la Grèce pré-chrétienne (V ème siècle avant J.C.) et les droits de l'homme sans doute du christianisme, et même de ses propres sources.

Selon le locuteur, selon ce qui lui semble établi ou implicite, voire selon la contingence, il existe sans doute des compréhensions, des acceptions, des utilisations, variées presque à l’infini du mot « démocratie ».

Mais un retour aux sources et à l’utilisation « princeps » permet au mieux d’en parler simplement et de saisir, sans aucun « a priori », l’originalité et les forces agissantes dans les fondements authentiques du système.

La démocratie, ( demos, peuple et cratos, pouvoir ), comme son nom l'indique est « un pouvoir » , lequel peut devenir opprimant. Et ce n'est pas le pouvoir de chacun, sinon le pouvoir, en masse, de tous. L'ostracisme athénien, et « les lois d'exception de la psychiatrie », attentent également aux « droits de l'homme », imposant le même silence.

 

Tocqueville, dans l'introduction de « l'ancien régime et la Révolution », écrit : «  ...parmi toutes les sociétés du monde, celles qui auront toujours le plus de peine à échapper pendant longtemps au gouvernement absolu seront précisément ces sociétés où l'aristocratie n'est plus ... ...les hommes n'y étant rattachés les uns aux autres par aucun lien de caste, de classe, de corporation, de famille, n'y sont que trop enclins à ne se préoccuper que de leurs intérêts particuliers, toujours trop portés à n'envisager qu'eux-mêmes et à se retirer dans un individualisme étroit où toute vertu publique est étouffée. Le despotisme ... ... les mure, pour ainsi dire, dans la vie privée. Ils tendaient déjà à se mettre à part, il les isole; ils se refroidissaient les uns pour les autres : il les glace... »

 

On remarquera :

 

1.         Que par une curieuse inversion des termes, ce que le public appelle « démocratie » sont très souvent « les droits de l'homme ». Beaucoup ignorent cependant qu'ils sont dans la droite ligne du message du christianisme:

Pour le christianisme, si tous, y compris les « simples en esprit », comme il est écrit dans l'Evangile, peuvent être sauvés et avoir une place au Paradis, c'est par la grâce de Dieu.

C'est en quelque sorte un « droit de Dieu » d'accorder « les droits de l'homme » à chacun.

Ce dieu est un « dieu père » plus fort qu'une quelconque alliance entre les hommes, ce qui lui permet de garantir une justice pérenne.

Cette commune soumission et prière « de tous » à un Dieu qui gratifie ou sanctionne chacun selon ses mérites, évite l'individualisme que dénonce justement Tocqueville. Il offre le droit au mérite, même au plus simple. Le principe est encore renforcé par le mérite dans « la charité » de l’un pour l’autre.

Rien de plus étranger, en effet, à la rivalité, à la vaine compétition, que le christianisme. ( humilité de Jésus, « les derniers seront les premiers au paradis »,  etc...) Il en va tout de même en islam, pour de semblables raisons.

Dans ces conditions, on ne peut que constater avec quelle religiosité, non avouée, immense, compréhensible, (Cf. le sens du mot « religieux » dans notre texte), le peuple invoque sans cesse le mot « démocratie » comme si ce mot pouvait être « rassembleur », « la clé du bonheur », exactement à l'égal d'autres invocations venant d'autres religions, qu'il estime lui être étrangères. Pourtant, c’est au prix d'un contre-sens puisque la démocratie est un système politique, qui prétend apporter le bonheur par une bonne gestion, et non par un système éthique. (Cf. Saint Just : « le bonheur est devenu une affaire politique »).

Ainsi une sorte de reconstruction de  « religion », en langage confus, certes, avec des mots, certes, réapparaîtrait-elle dans les combats sociaux, ou n'aurait-elle jamais cessé d'alimenter les fantasmes du bonheur.

Peut-être le mot « démocratie » est-il scandé pour être conjuré, ou à tout le moins transcendé, alors qu’il est facile d’apercevoir que « les droits de l'homme », eux, sont toujours invoqués comme une prière, et non évoqués comme un gouvernement.

 

 

2.         La « démocratie » n'est pas une éthique, mais un mode politique de gouvernement.

Elle implique donc malgré tout, et même bien davantage qu'une monarchie, une lutte pour le pouvoir, une lutte des clans, un électoralisme. Ce fut le cas pour Périclès qui fut ré-élu ainsi un grand nombre de fois.

La grande originalité de la démocratie, par rapport aux autres modes de gouvernement, réside dans le fait que tous les citoyens sont interchangeables, - à la condition d'être bien sûr un « citoyen » - , ce qui n'était pas le cas de tous les hommes, (et encore moins des femmes), à Athènes au Vème siècle.

De plus, dans cette démocratie, les « indésirables » n'étaient plus reconnus citoyens et étaient expulsés. Tel fut le cas d'Alcibiade.

Il en résulte un grand brassage humain pour le renouvellement aux fonctions.

Ainsi, sur 40 000 citoyens à Athènes ce sont 6000 juges qui participèrent au procès de Socrate et le condamnèrent à mort, ce qui éloigna à jamais Platon, son élève, de la démocratie.

Ces difficultés sont telles, que Aristote, grand « démocratophile » s'il en fut, estime que ce type de gouvernement ne convient qu'aux « Polis » (petites cités-états, où chacun connaît l'autre, triple concept de « terre », de « citoyens » et de « lois »). Il dit que ce n'est pas possible pour les grands empires de l'Orient, trop vastes, et qui nécessitent le « despotisme ».

L'argument est ponctuel, et ne présume en rien de « contradictions » présentes nombreuses, et d’erreurs évidentes, chez Aristote.

 Il était l'élève de Platon et sera le précepteur d'Alexandre le Grand.

Dans cette démocratie, l'intelligence, pourtant nécessité, est traquée aux deux extrémités de « la courbe de Gauss » des probabilités. La  « minorité » non-conforme est bannie : Ainsi Alcibiade fut-il reconnu trop beau et trop intelligent, donc « dangereux », et ostracisé durant 10 ans. (« supprimons le dernier wagon de chaque train etc. ... ! »)

Remarquons aussi que les intelligences ne s'additionnent pas, et que quel que soit le régime politique, (despotique, oligarchique, démocratique), le nombre n'est en aucun cas un gage de réussite.

Les cités grecques durent s'unir dans la « ligue de Délos ». Mais le trésor destiné à payer les frais de guerre, déposé à l'île de Délos fut injustement accaparé par Athènes, au détriment de ses alliés.

Finalement, du fait des discordes, Athènes s'écroula après un siècle de démocratie.

 On voit donc en tout ceci que « droits de l'homme » et « démocratie » n'ont aucune relation fonctionnelle.

 

3.         La démocratie que certains croient être une forme très élaborée de gouvernement ne tire probablement son origine que d'une forme la plus élémentaire, la plus spontanée d'organisation, au moins « de révolte », dans « la Nature ».

 

La grande question serait de savoir si une organisation durable et paisible sur un modèle d'alliance originairement plutôt « occasionnelle et violente » est possible ou non.

Sur l'origine du mouvement, Sigmund Freud, avec sa légende du « meurtre du père primitif » par « la horde primitive » de ses enfants, qui se sont alliés pour tuer ce père, ne démentirait sans doute pas le bien fondé d’une telle interrogation :

Par définition, le succès de toutes les révolutions populaires ne peut résider que dans « un état de démocratie », laquelle s'instaure sous une bannière « religieuse » ou « pseudo-religieuse », (Cf. note 12, quel qu'en soit le nom.

Ces révolutions, comme le mot l'indique sont des recommencements de l'évolution, des remises à plat.

 

*   Le fondement du christianisme est un instant « démocratique ». Puis « Les droits promis à l'homme bon », dans le paradis de l'au-delà, permettent de faire perdurer grâce à « l'intemporel » ce qui est irréalisable ici-bas dans la durée.

*   Le fondement de la « oumma » musulmane, avec la « choura », « conseil de consultation », est démocratique.

*   La monarchie française, en ses débuts, avec les capétiens, rois faibles et élus, était démocratique.-

*   L'insurrection démocratique est parfois très violente dès le départ, comme ce fut le cas de la révolution française de 1789, de la révolution russe de 1917, peut être de la révolution iranienne de 1979, et finalement presque tous les mouvements populaires insurrectionnels.

 

Mais, sur terre, si l'on suit le mythe freudien, la compétition, qui était subjuguée par « l'ordre du père primitif », individuellement stérile et à l'origine de l'alliance contre lui, ne peut que ressurgir dès sa mise à mort.

Il faut bien remarquer que c'est la même cause qui engendre le meurtre, puis les rivalités.

 Cette démocratie, assise sur la suppression du chef, (pour obtenir l'accès au butin, « la mère », selon Freud), devient vite impitoyable avec les faibles, car elle repose sur un système de rivalités : elle élimine les perdants, et bientôt s'impose un nouveau chef qui redevient « un père primitif », facilement tyrannique, si le système n'est pas étroitement surveillé, au prix d'une surveillance permanente de tous et de celui-ci par tous, parmi les orgueils, les compétitions, les rivalités, les vaines envies de l'un envers l'autre, responsables des uns et autres crimes. Tout cela, les anciens grecs l'appelaient « hubris » le défaut de l'homme par excellence.

Alors les enfants, les frères, doivent à nouveau s'unir sous une égide « re-ligieuse » pour entrer en révolte, et rétablir une démocratie qui sera un instant de moindre mal.

S'il ne le peuvent, ils se soumettent à un « tyran » qu'ils espèrent apte à les sauver du « mauvais despote ». Mais comment savoir si un tyran, que l'on ne connaît pas, sera bon ? telle furent les questionnements athéniens. L'histoire parfois se répète.

Ainsi s'explique que la démocratie, dans laquelle selon Aristote « on connaît celui pour qui on vote », succède à une longue période de tyrannie chez les Grecs.

« Il est important de voir dans le texte de Freud, qui est « mythique », que le meurtre du père par ses enfants réunis, n'est justifié que par « le complexe d'Œdipe ». C'est-à-dire le désir de l'enfant de s'approprier « sa » mère qui « appartenait » au père, paradigme du « bien de l'autre ».
L'alliance n'est qu'un moyen ponctuel.

Le désir, qui aurait été oublié le temps du combat, réapparaît immédiatement après la mort du père, et devient à nouveau source de rivalités. etc.....

Quoiqu'il en soit de Freud et de Sophocle, Platon, qui avait étudié en Egypte, qui croyait à l'immortalité de l'âme, par ailleurs élève de ce Socrate condamné à mort « démocratiquement » par 6000 juges, pour cause « d'impiété » (notons que cette démocratie apportait la religion dans les prétoires des tribunaux), met à la tête de sa cité idéale un roi. Il est monarchiste.

Son ouvrage, « la Politéia » (= « les choses de la Cité »), est généralement traduit en français sous le titre « La République de Platon », dans le sens ancien du mot « République » (= « la choses publique »). (Ainsi Jean Bodin écrivait-il « le roi est tuteur et curateur de la république »).

Aristote, son élève, est démocrate.

Alexandre le grand, élève d'Aristote, adopte le système égyptien, et il sera enterré en pharaon.

Autrement dit on ne peut réduire l'histoire à un mouvement simple. Une même histoire a toujours au moins deux visages. En remarque, ajoutons:

*   que le ce complexe dit « d'Œdipe » n'est pas nécessairement omniprésent: il est possible que tout le monde n'ait pas besoin, même symboliquement, de tuer son père, ni de désirer sa mère. Cette thématique en tant que « recherche identificatoire » n'est pas nécessairement une nécessité universelle.

*   que d'autre part, l'union peut être parfois une faiblesse

*   que certaines choses ne s'additionnent pas, et il en est ainsi des qualités des individus, qui ne peuvent être que juxtaposées

*   Enfin, quand Sophocle, dans la pièce « Oedipe tyran » (420 avant J.C.) compare le roi d'une cité à un bon père de famille, contrairement au tyran dont on ne connaît pas la famille, et qu'il interroge les qualités de Laïos, il introduit ici une réflexion, « de nature éthique », déjà présente dans l'Iliade, qui n'a guère été analysée par les psychanalystes, souvent obsédés par des schémas paradigmatiques : Or, pour Sophocle, un père, non seulement n'est pas toujours mauvais, mais, comme le meilleur « protecteur », un bon père lui apparaît indispensable.

*   On notera encore, à propos de cette pièce, quelquefois mal traduite et/ou mal comprise que Jocaste, est justement « un repère identificatoire » et non un simple « butin » que l'on peut posséder:

 

*         Si elle est sa mère, Oedipe sera roi, après son père, mais il lui est interdit de l'épouser.

*         Si elle n'est pas sa mère, Oedipe sera tyran, mais il a le droit de l'épouser.

 

Lui, mélange les deux propositions. Sans problématique identificatoire, la possession du butin n'est plus nécessaire dans sa fonction de repérage et d'identification.

Il était intéressant de revenir à l'origine des premières théorisations grecques de la démocratie, lorsque fut tenté son instauration institutionnelle en tant que gouvernement:

 

Ces analyses que nous livrons ne présentent pas la moindre ombre d'engagement politique, mais au contraire un « dégagement ».

Il est quelquefois nécessaire de connaître les significations linguistiques et sociales du vocabulaire employé, et pour cela suivre son évolution :

Il existe, ou a existé, des mouvements comme « psiquiatria democratica » (Italie) qui sont des mouvements prétendant qu’il faut lier « l'engagement politique » et « l’exercice de  la psychiatrie » dans une voie qui est celle de la démocratie. Rien ne peut être plus étranger à un tel engagement que notre propos:

Pour nous, indépendamment du fait d'aimer ou non la démocratie, la politique est une chose, et la médecine est autre chose.

La médecine est autre chose: elle ne doit pas appartenir au pouvoir du gouvernement, ni le soutenir.

Certes, dans la situation actuelle d'une psychiatrie soumise aux arbitrages préfectoraux, la question peut se poser de la nature politique, directement, indirectement ou lointaine, bref de « cette nature qui n'est pas médicale », des « hospitalisations sous contraintes ».

Et, dans ce cas, on peut comprendre l'enjeu de victoire politique que certains pourraient viser, en utilisant la psychiatrie à cette fin, au niveau des réformes institutionnelles, des nominations du personnel soignant, voire des personnes internées ou internables, etc., mais notre propos est justement de retirer « la santé mentale » d'entre les mains du pouvoir et des politiciens.

C'est sans doute déjà plus ou moins le cas, « moralement », dans certains bureaux administratifs ou l'on tente de « minimiser » les fluctuations électorales. Mais notre propos concerne « la nature des choses », et non « la composition diplomatique ».

 

Par contre on demande à la politique de servir une population, et par là, quelle que soit sa « couleur », de rendre possible l'exercice de la médecine dans de bonnes conditions, sans être directive ni se mêler des choix thérapeutiques.

Les aléas politiques ont donc ici, pour nous, un intérêt historique, afin de comprendre la constitution des différentes lois, desquelles découlera alors, ou non,  la possibilité d’organiser le  « lit du traitement ».

C'est son unique intérêt. On ne peut pas utiliser la médecine pour dire que tel ou tel système politique est nécessaire. Par contre « l'éthique médicale » impose que les soins requièrent une installation appropriée, que seul le praticien qui les prodigue peut déterminer à chaque moment et en chaque lieu. On ne peut pas soigner quelqu'un dans n'importe quelles conditions d'hygiène ou de respect, c'est évident.

 

4.         En résumé :

 

*         la démocratie est un « moyen », le pouvoir du peuple. Elle n'est pas une « fin éthique ». C'est un simple mode de gouvernement au service d'une cause qui n'est pas précisée dans le mot démocratie.

 

*         Les « droits de l'homme » sont une éthique. ils apparaissent ainsi dans certaines religions et dans certaines idéologies qui ne se donnent pas le nom de religion. Le mot « laïc », lui, signifie à l'origine :  « non prêtre », mais pas: « sans religion ».

 L'éthique est en quelque sorte l'échelle des valeurs morales. Chacun n'a pas obligatoirement les mêmes. Il y a donc plusieurs « éthiques », et débats, et choix. En conséquence, un système de gouvernement, quel qu'il soit peut être au service de telle ou telle éthique, ou plusieurs. Ainsi, la démocratie peut-être mise au service des droits de l'homme, mais pas forcément: Dans l'ancienne Athènes, la démocratie, au services des hommes libres, entretenait un esclavage en très grand nombre, l'infériorité des « métèques », ou plus exactement leur non-participation à la vie politique, le joug de la femme, etc. La confusion ou le mélange des droits de l’homme avec la démocratie porterait le danger de laisser bâillonner ceux-ci par celle-là. (Cf. la conclusion de la page IV )

 

*         La médecine est une « science de la vie ».

Il convient donc d'être clair et précis sur le vocabulaire et la syntaxe. 

Ajoutons, par analogie, que tous les mots à « valeur préfixale », comme « liberté », « raison », etc. sont totalement vides de sens si l'on ne précise pas, « liberté de quoi », « raison de quoi », etc. On peut parler de « liberté de parler », « de faire telle ou telle chose » de « raison biologique », « raison algébrique », « raison économique »etc., mais des expressions comme « La Liberté », « La Raison », sont parfaitement vides de contenu réel s'ils ne sont pas précisés.

 

FIN de l’ANNEXE 1

 

 

 


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Annexe 2

  Tableau  de «  l’évolution de la  « dé-judiciarisation » et des domaines contrôlés par la psychiatrie depuis la fin de l’Ancien Régime » :

(Pour une meilleure présentation de ce tableau  : clic)

 

 

Ancien Régime

Révolution

Consulat

Empire

Monarchie de juillet

Epoque actuelle

 

1. Dé-judiciarisa-tion des crimes et délits

Droit de grâce 

 

1801 : Rétablissement du droit de grâce (sans valeur judiciaire .)

 ( La « grâce présidentielle » est devenue obsolète pour la peine de mort après 1981 )

Jugement possible des délinquants ou criminels réputés « déments au moment des  faits ».

Impossibilité par le Code Pénal de 1810 (art 64). {Impossibilité répétée en 1992 (Comm.art 122-1),

 en ajoutant une « punissabilité »}.

 

 

 

2.acteurs

voir =>

page I-3/6

1.Eglises, Seigneurs, monarques et parlements


Juges

Loi du 3 jan. 1968 :

{Juge des tutelles
et des curatelles}

 

2. Intendants :

(rôle judiciaire et administratif) (Supprimés en 1789)

 


1800 (Loi du 28 pluviose an VIII) :
création des
{*préfets } (exécutif pur)    

 

3.Médecins, puis aliénistes,.puis neuropsychiatres, puis { *psychiatres } (1970)

 

 

 

3.Protection des biens et des personnes ;privation des droits civiques et gestion des biens 


Privation des droits civiques pour des causes non spécifiques

1804 (Code Civil)

[1].Interdiction
[2]. Conseil judiciaire

Loi du 3 jan. 1968


{1}. Tutelles 

{2}. Curatelles

 

 

1838-1968 : Ad-ministration provisoire légale commune.

 Loi du 3 jan.1968:
{3}. Sauvegarde de justice

 (Curieuse protection

prononcée par le médecin traitant, avec quelques effets dépénalisants,

 et non privative de droits civiques)


 

(suite)

Ancien Régime

Révolution Consulat Empire

Monarchie de juillet

Epoque actuelle

 

4.Privation de liberté

physique sans crime ni délit

=> justice royale 

   « Justice déléguée royale »

(peu utilisée pour les aliénés)

 

 

Loi du 30 juin1838 :

« Les Placements préfectoraux »:

[1]. par mouvement

 propre du préfet =>
Placement d’Office (PO)



[2].

1. par demande d'un

 « tiers » qui n’est ni le préfet,

 ni le « supposé aliéné »

2. + tout certificat médical

 (de médecin non-traitant)

 datant de moins de 15 jours

3.+ dossier à la préfecture:=>

Placement Volontaire (PV)



Loi du 27 juin 1990: Changement d'appellation : ce sont « Les Hospitalisations sous contrainte préfectorales » :

{ 1}. Le préfet reste un arbitre unique =>

Hospitalisation

d’Office (HO)


{ 2 }

1. par une demande civile

2. + multiplication aberrante

 des médecins (non-traitants)

 signataires de certificats

3. + dossier à la préfecture =>

 

Hospitalisation à la demande d’un Tiers (HdT).

« Justice retenue royale », dont les lettres de cachet:


(1) « par mouvement propre du roi »
=> PO => HO

( 2) « sollicitée » -=> PV => HdT

(Ce type de justice a été supprimé en 1789)

 

5.

Médecine simple

 

Progressivement , depuis 1922 environ :

Service Libre.(SL)

27 juin 1990 :

Changement d'appellation :
{3}.Hospitalisation Libre

 (HL)

(Mais passages de (SL) avec [1] et [2], puis, après 1990, de (HL) avec {1} et {2}, dans les deux sens, et dans les mêmes locaux, avec les mêmes équipes soignantes et les mêmes dossiers médicaux)

 


 

 

Légende : En mauve ou entouré de mauve, les préoccupations mises en évidence.

 

 médical

Bleu

Domaine médical

administratif

jaune

 Domaine administratif

judiciaire

Vert

 Domaine judiciaire

médico-judiciaire 

Bleu-vert

 Domaine mixte médico-judiciaire: « sauvegarde de justice »

médico-administratif 

Violet

 Domaine mixte médico-administratif: « les internements  dé-judiciarisés »

 juridico-administratif

jaune-vert

 Domaine mixte juridico-administratif : (« intendants »)

 « dé-judiciarisé »

En « italique » et/ou entouré de Mauve

 Ce qui résulte « dé-judiciarisé » 

{3}

Entre crochets

 Institutions  actuellement en vigueur

 

 

 


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Annexe 3 

Bibliographie et Historiographie récente

1) Pour l'Egypte ancienne

*   Paul Barguet, « Le livre des morts des anciens égyptiens », Le Cerf, Paris 19. [le classique qui nous traduit en français les textes hiéroglyphiques pharaoniques, aux sources possibles des « tables de la loi » et, évidentes, du christianisme.]

*   Ian Assman, « Maât, l'Egypte Pharaonique et l'idée de justice sociale », Julliart, Paris 1989. [Archéologue allemand. Ouvrage lumineux.]

*   Sarwat Anis el Assiouty, « Recherches comparées sur le christianisme primitif et l'islam premier », Letouzey et Ané, Paris 1987 à 1994 (4 tomes). [Philosophe et professeur égyptien ayant publié au Caire et à Paris. Précurseur dans sa catégorie de travaux, de recherches et de découvertes]

*   Sarwat Anis el Assiouty, « Civilisations de répression et forgeurs de livres sacrés », Letouzey et Ané,1995.

*   Christiane Desroches Noblecourt, « Le fabuleux héritage de l'Egypte », Editions SW Télémaque, Paris, dépôt légal novembre 2004. [Christiane Desroches Noblecourt, archéologue, égyptologue, montre dans ce livre, après bien d’autres publications, comment l’Egypte pharaonique a été aux sources de Christianisme et, pour une grande part, de la civilisation occidentale.]

[Notre remarque : par certains côtés, l’Egypte, dans l’Antiquité, était plus « occidentale » que la Grèce qui était plus « orientale » :
 L’Egypte, liée d’abord  à l’Afrique noire, puis au « croissant fertile » et à la péninsule arabique, donna ensuite à Rome, bien avant « l’ invasion de -30 av. J.C.», et à la Gaule,  quand la Grèce, elle, par la Thrace, le Moyen Orient, la Crête, la Phénicie (dont elle reçut son alphabet), regardait vers la Mésopotamie. De plus, la Grèce a de tous temps beaucoup reçu de l’Egypte, par la Crête ou l’Asie mineure, et surtout à partir d’Hésiode et  d’Hérodote, puis massivement, à partir du VIème siècle  av. J.C., non seulement en Asie mineure avec l’école de Milet, mais jusqu’en Sicile (= la Grande Grèce des anciens) et en Italie du sud, avec Pythagore etc..  d’où cette fameuse impression « du miracle grec ».  Rome finalement aura reçu de l’Orient, de la Grèce et de l’Egypte ainsi que la Gaule. Quoiqu’il en soit, les échanges furent toujours nombreux ne se sont jamais faits que dans un seul sens. Une fois de plus on constate que « les croyances et les cultures » voyagent et ne restent liées ni « aux gènes » ni même « à la famille linguistique ». Ainsi, on écrit les langues européennes avec un alphabet asiatique accommodé par les grecs, et l’Europe a beaucoup reçu de l’Afrique et de l’Asie. ]

*  

Les dossiers de l’Archéologie :

Hors série N° 16, Mars 2009

 

*2) Les histoires du droit et des institutions : omettent malheureusement en général, sinon toujours, la psychiatrie.

[ Il est intéressant de consulter les très longs débats parlementaires de 1838 qui présidèrent au vote de la loi du 30 juin 1838. ceux –ci ont été reproduits dans les années 1970 par les soins d’un laboratoire pharmaceutique.]

 

 

3) Parmi les histoires de la psychiatrie:

*   Michel Foucault, « Histoire de la folie à l'âge classique »,.Plon,1961 ; [ philosophe, fils de médecin, était professeur au Collège de France. Ce livre est une juste critique de nos comportements médiévaux et classiques face à la folie, ainsi qu’une étude du « Grand Renfermement de 1656 », dans les hôpitaux. C’est une somme historique qui a fait date.]

*   Henri Baruk, « La psychiatrie française de Pinel à nos jours », P.U.F, 1967. [ était psychiatre, médecin des hôpitaux ]          

*   Marcel Gauchet et Gladys Swain « La pratique de l'esprit humain: l'institution asilaire et la révolution démocratique » Gallimard, 1980.

*   Jacques Postel [psychiatre, médecin des hôpitaux ], « Genèse de la Psychiatrie : les premiers écrits de Philippe Pinel » Le Sycomore, Paris 1981.

*   Jacques Postel, Claude Quetel, « Histoire de la psychiatrie », Privat, 1983.

*   Gérard Massé [psychiatre, médecin des hôpitaux ], Alain Jacquart, Michel Ciardi, « Histoire illustrée de la psychiatrie », Dunod, 1987.

*   Jeanne Goldstein, « Consoler et classifier », Les empêcheurs de penser en rond,. Paris 1997. [Sociologue des Etats Unis d’Amérique du Nord, ayant fait un travail « d’ethnologue » en considérant la psychiatrie française au même titre que nous porterions nos regards sur des pratiques chamaniques par exemple, ou étrangères qui nous sembleraient très étranges. Passe en revues « les modes » de diagnostiques et de pratiques en France depuis Charcot et l’hypnose, avec l’apparition de « l’hystérie », « la schizophrénie », etc. Ce livre a mis dix ans avant de paraître traduit en français.]

 

4) parmi les analyses parues après 1968:

[Les ouvrages antérieurs à 1838 sont des livres de médecine simple et ne concernent pas « la psychiatrie » qui fut « inventée » par la loi du 30 juin 1838.

NB : il existe maintenant de nombreux site internet dont certains  proposent livres et documents, ou références  « en ligne », par exemple : <Bibliothèque Interuniversitaire de médecine>

Les ouvrages parus entre 1838 et 1968, écrits par les premiers aliénistes et suivants doivent être recherchés dans les bibliothèques spécialisées comme celle de la faculté de médecine de la rue de l’Ecole de médecine à Paris ou celle du centre hospitalier Sainte Anne, rue Cabanis à Paris. Certains se plaignent de la situation rude qui est imposée aux patients et critiquent l’institution. Beaucoup se livrent à des analyses cliniques d’une exceptionnelle finesse sur les comportements humains, et construisent ainsi « la nosographie » ( = répertoire des maladies ), mais sans jamais s’entendre sur  « l’étiologie » ( = science de causes ), malgré les bilans « anatomo-pathologiques » (= études des lésions visibles sur les organes après prélèvements ), ou socio-épidémiologiques ( Durkeim, Cesare Lombroso, etc. ), puis psycho-analytiques. Quant aux traitements, ils sont moraux (Pinel ), médicamenteux, électriques ( Meissner, électro-choc de l’italien Cerletti, lequel cite les traitements de migraines obtenus par la décharge de 24 volts de poisson-torpille placé sur la tête du patient, chez les Romains ), etc.

L’échec de « la révolution avortée »  de 1968 aura représenté une date importante pour beaucoup(Cf. Annexe().

Il y eut, en France comme à l’étranger,  les productions de « l’anti-psychiatrie » (david Cooper, Laing etc. en Angleterre ) puis de Basaglia en Italie . Ils rendent compte de très bonne analyses psycho-socio-familliales, et rejettent le système à partir « de l’extérieur ». Par conséquent, ils n’étudient pas  les bases juridiques, ou plutôt « non-juridiques » du système , et les difficultés  internes qui en résultent pour les soins, ce sur quoi nos attirons l’attention dans notre travail, car, à la différence de certains, nous pensons qu’un hôpital digne de ce nom peut être la meilleure des choses.

            Au total, force est de constater que, autant les monographies historiques ou de faits divers, ou cliniques et/ou médicamenteuses pullulent, autant les « analyses critiques du système psychiatrique français »  demeurent encore  fort peu nombreuses. Mais déjà,  aujourd’hui, le contexte n’est plus le même, et nous croyons que le succès « de la libération » est, à terme, inévitable.

Ce qui suit n’est cependant que sommaire indication.

Pour en finir avec ces rudiments historiques, rappelons que la loi du 27 juin 1990 est venue abolir la loi du 30 juin 1838  sans apporter de changement substantiel dans le système. On peut dire la même chose de l’article 122-1 du nouveau code pénal par rapport à l’article 64 de l’ancien de 1810. ]

*   Roger Gentis, « Les murs de l'asile », Editions Maspero, 1970.[ médecin psychiatre de hôpitaux. Ce livre fondamental est un critique réussie du monde asilaire qui y décrit le mode de  vie au quotidien, effrayante et scandaleuse. Il ne recherche pas les causes en amont des murs, c’est-à-dire la législation qui préside à leur création. ]

*   Robert Castel [philosophe, écrivain], « L'ordre psychiatrique: l'âge d'or de l'aliénisme », Minuit, Paris 1976.

*   Bernard de Fréminville médecin, « La raison du plus fort », Seuil, 1977. [médecin, ancien interne des hôpitaux psychiatriques, ayant ensuite « changé de vocation ». Ce livre, bien illustré,  fait une critique documentée et virulente sur des traitements inacceptables infligés aux patients aux XIXème et XXème siècles.]

*   Gilbert Collard, « Le psychiatre, le juge et son fou », Mediprint, 1981. [Maître Gilbert Collard est devenu un célèbre avocat. Son livre situe très exactement les fonctions de chaque personnage dans le tryptique. Il donnait l’alarme en stigmatisant nos institutions totalitaires mais ne semble pas avoir été entendu ]

*   Philippe Rappard, « La folie et l'Etat », Privat, 1981. [médecin psychiatre des hôpitaux, érudit et praticien ayant travaillé dans les services spécialisés pour accueillir les « patients » dits « dangereux ».  grande activité de conférencier et d’enseignant.]

*   Philippe Rappard, Monique Bucher-Thizon, collectif, [Tous deux sont médecins psychiatres des hopitaux] « La raison psychiatrique et la raison juridique - Rapport de médecine légale au congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française. Lille, 1990 », Masson 1991.

*   Philippe Bernardet, « Les dossiers noirs de l'internement psychiatrique », Editions Fayard, 1989.

*   Philippe Bernardet et Catherine Delivery, « Enfermez-les tous! Internements: le scandale de l'abus et de l'arbitraire en psychiatrie » , Editions Robert Laffont, 2002 : [ Philippe Bernardet, sociologue, défend la cause des patients étant ou ayant été l’objet « d’internements ou de soins abusifs ou arbitraires ». Ses dossiers nombreux, fournis et précis démontrent l’inanité du système. Mais il semble prôner, comme remède, « la contrainte de soins décidée par un juge », ce à quoi nous sommes totalement hostile, car les soins ne sont pas « une condamnation pénale » et la justice n’étant en rien habilitée à poser une « indication médicale ». Il n’est pas du tout utile ici de remplacer un préfet qui n’est pas à sa place par un juge qui ne serait pas à sa place non plus. Il convient, pour nous, de garder à la justice sa place pour l’arbitrage des conflits, et non de la  situer en « acteur » sans appel, ni de la mettre en situation de provoquer lesdits conflits!  De plus, pour nous, les « hospitalisations sous contraintes d’office » sont toutes « abusives par nature ». Enfin, pour tous les soins, nous souhaitons le plus vivement que « le médecin qui aura posé une indication de soins» soit le même que « celui  qui  les prodiguera ». Il nous semble que Philippe Bernardet ait été amené à une telle proposition, qui était aussi celle du groupe communiste de l’Assemblée Nationale, suivant en cela les propositions de Louis Hage, par crainte « du pouvoir médical ». Cependant, actuellement, ce pouvoir est « le pouvoir de la préfecture  délégué à un médecin », comme nous l’écrivons ailleurs. D’autre part, si, comme nous le proposons, l’accès aux soins devient enfin « libre », et  que la justice peut enfin être saisie à tout moment par qui de droit ici comme ailleurs,  afin de contrôler les bienfaits des soins et  la satisfaction du patient, toutes ces craintes deviendront sans objet, et il en sera fini de bien des tabous obsolètes sur les maladies mentales. ]

*   Claude Louzoun, Denis Salas, (sous la direction de), « Justice et psychiatrie, normes, responsabilité, éthique », Eres, 1997. [psychiatres, médecins de hôpitaux , portent leur attention sur la comparaison des différents systèmes psychiatriques en Europe et ailleurs.]

5) points particuliers:

*   « Encyclopédie de l'Islam »  seconde édition en cours depuis 1954, arrivée au tome X en 2004: Editeur :Maisonneuve et Larose à Paris (mais arrétée depuis quelques années). Autre Editeur : Brill à Leyden : voir au mot « Maristane » (arabisation du mot « bimar-stan » ).

*   « El maristan de Granada » in la revue « Al Andalus », Granada (Espagne) 1943.

*   Françoise Cloarec: « Bîmâristâns, lieux de folie et de sagesse »  (essai - 1998). Edition l'Harmattan. 160 pages

*   Pour la médecine et les bimaristanes, nombreuses séries culturelles télévisées, comme celle nommée « es-chems el arab » - « le soleil arabe ». Mais généralement  produites et émises par des pays arabes,  la plupart de ces chaînes nécessitent une parabole car très peu sont reprises par les câbles.

*         Claire Rousselle, L’assistance aux fous en Espagne au Moyen Age et à la Renaissance, thèse de médecine, Paris, 1991 ( non publiée ). [ Claire Rousselle est psychiatre des hôpitaux ]

 


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Annexe 4 

Mai 1968 pour la psychiatrie

« La société est mise en normes alors qu’il faudrait la mettre en marche … »  Alain Peyrefitte [83]

 « Scène de rue, rue Huysmans 75006 en Mai 1968 »

 

En Mai 1968, « La Gauche » n’était pas seule à se manifester dans les rues :

Ici graffitis de « L’Action Française » rue Huysmans (75006) à Paris.

 

En réalité, on ne sut pas trouver les langages dont on ne disposait pas  – eut-ce été possible ? -  quand les questions posées n’avaient pas grand chose à voir avec les positions politiques.

Étant donné le « coup d’arrêt » qu’a représenté « l’après 1968 » pour les ouvertures attendues, de, par et pour la psychiatrie ; étant donné aussi, comme nous n’avons de cesse de le dire, que nous estimons que la psychiatrie occupe une place et joue en France un rôle majeur – bien trop tacitement -  bien au delà de tout ce qui est officiellement reconnu comme le sien, à l’heure où la France semble quelque peu « faire ses comptes », pour cause de population vieillissante, pour cause d’immigrations et autres actualités impérieuses, il nous semble important ici de présenter de cette période une lecture autre que celle des « condamnations » généralement proférées par la droite et la gauche aujourd’hui.

La psychiatrie, en effet, utilisant de plus en plus « extensive ment » sa fonction reconnue de « spécialité  médicale », oriente et gère de plus en plus tous les secteurs « sociologiques », tantôt sous forme de diligents « conseils », tantôt par « l’imposition » croissante de « normes » au nom de « dogmes » et au moyen de « déresponsabilisations ». Il n’est alors pas trop de donner ici un aperçu de ce « moment sociologique » historique mais pour elle décevant et décisif.

Ledit « coup d’arrêt » des réformes nécessaires, assurant de ce fait le maintien du « statu quo ante » des structures, mais non du nombre, n’a pas été incompatible avec la grande diffusion ultérieure, ubiquitaire voire « sauvage », d’une « psychiatrisation » de plus en plus généralisée à partir de ces dates. Il figure au contraire parmi les causes directes de cette immense diffusion.

 « Mai 1968 » apparaît souvent comme une « insaisissable révolution » parce qu’il a été plus « emblème » que « révolution » :  Mai 68  a été avant tout fait de « signes »,  « signes considérables », car ceux d’un « renversement  du monde » en cours, mais avant tout « signes », davantage « qu’actions » et « doctrines » – qui prendront corps ensuite -  et même surtout « signes » aux sens de « reflets » et de « réflexions », davantage qu’au sens de « signaux ». Or, peut-on « condamner » un signe ? Il ne sert de rien de briser le signe quand l’important est dans ce qu’il signifie. Briser le thermomètre ne soigne pas la fièvre. Au contraire, savoir le lire aide à comprendre un état. Ces signes avaient forme de cris, d’écrits, de craies, créations, crayonnages. Ils étaient l’écho vibrant, surréaliste, de « bouleversements », mais ils n’étaient pas « les bouleversements ».

Les références avaient coutume de s’organiser autour des couples « tradition/modernité » ou « bloc de l’Est/bloc de l’Ouest ». Mais à ceux-ci s’ajouta la découverte d’une possible « 3ème voie ». En fait les enjeux se regroupèrent plus simplement dans cette alternative : « l’approbation des changements en cours » ou « l’originale troisième voie ». L’engagement aboutit à  l’adoption « des changements en cours », à forte consécration économique, comme si l’essor économique en cours allait avoir le pouvoir de concrétiser, comme par un dénominateur commun, les satisfactions du plus grand nombre, sinon de tous.

Ainsi « Mai 68 » ne modifia pas – et même - fait essentiel - fut impuissant à modifier[84] – le cours d’un renversement qui s’inscrivait dans la continuité plus que dans la rupture. Ce qui avait commencé avant s’est poursuivi après, comme ce qui est apparu après prolongeait ce qui avait commencé avant[85].

Un des mots qui fit fortune, les années suivantes, dénonçait la continuité : « récupération !».

1.  L’Après 1945 

Les premiers demandes de réformes, après 1945, s’étaient organisées à la suite de personnalités comme les docteurs Tosquelles,  Lucien Bonnafé , et d’autres qui,  ayant été ébranlés par la barbarie de l’eugénisme et du racisme du régime nazi, s’étaient lancés à la recherche d’humanisation  du « monde asilaire ». Celles-ci se cristallisèrent d’abord dans l’aventure de la « sectorisation ». 

La « sectorisation » voit le jour avec la « circulaire du 15 mars 1960 ». On peut lui reprocher, avec l’esprit d’aujourd’hui d’être une variante administrative ubiquitaire « écrasante »  en imposant  ladite  «  continuité des soins » par « une équipe unique », mais en revanche elle atteignait son but en assurant à tout citoyen de ce pays de ne jamais être « rejeté »  par son  équipe soignante « assignée » .

 Le 3 janvier 1968  la « loi sur les tutelles et les curatelles »,  qui est une loi  non spécifique  à  la psychiatrie,  en généralisant les régimes,  semblait  aller dans le sens d’un «désenclavement »  de la psychiatrie pour la faire sortir de  son « ghetto » .

Puis « Mai 1968 » voit apparaître le  « Livre Blanc de la Psychiatrie », qui reprenait beaucoup de demandes. De nombreux psychiatres, personnels soignants de toutes catégories, et patients,  réunis, se sont engagés en espérant bien enterrer « les archaïcités » du système. Mais la mobilisation n’accoucha, pour les patients, que de l’officialisation de la formule du « Service Libre » en 1969, lequel, au sein même du système est  comme « sous surveillance », et toujours « menacé » par « les internements préfectoraux » qui, eux,  ne subissent aucune modification.  Cela  ne pouvait pas combler les rêves d’émancipation.  La « stratégie thérapeutique » médicale devient alors, très souvent, d’abord une pure « stratégie administrative »,  fortement « diplomatique »,  pour tenter, sans avoir le pouvoir de décision, de  profiter au mieux des avantages tantôt de l’une, tantôt de l’autre des deux formules… On en vient aussi à admettre tacitement une sorte de hiérarchie purement fallacieuse de la folie.  On fit aussi alors de la Psychiatrie une spécialité à part entière, séparée de la Neurologie, et l’on aménagea la hiérarchie des médecins dans les « ex-asiles ». Ainsi  « l’après 1968 », là comme en beaucoup « d’ailleurs »,  devint une période de réflexion sur fond d’amères déceptions pour beaucoup.

De la déception  à la toxicomanie certains franchiront le pas. Cette recherche de « refuge pour l’esprit » est à considérer comme le refuge au mythique Larzac pour l’âme et pour le corps : Ils n’étaient pas des idéaux, ils étaient les « refuges » des causes perdues de ces idéaux.

La toxicomanie explosera dans l’après 1968 et prendra une allure endémique qui ne cessera plus. Le phénomène concernera d’ailleurs l’ensemble du monde occidental.

La France tentera vainement d’enrayer le fléau par une dépénalisation inspirée de son modèle psychiatrique en produisant la  « loi du 31 Décembre 1970 ».

Plus tard, l’épidémie du S.I.D.A. fera chez les toxicomanes parmi les premières victimes.

Par une sorte de « communication » ainsi induite, le recours à toutes les formes de la psychiatrie explosera lui aussi, jusque dans la même et dangereuse ambiguïté d’affectation et de détresse réelle[86].

 

2.  Le non-acquis de Mai 1968 :

Entre 1958 à 1968 la France a connu un triple développement, démographique, matériel et culturel. Elle a pu alors un moment paraître appelée à jouer un rôle possiblement singulier dans l’élaboration d’un monde nouveau, et que chacun espérait meilleur dans cet après guerre encore très proche.

Les aspirations de ces années 1968, mondiales et françaises, correspondaient sans doute à une belle part de rêve, mais aussi à des aspirations à une « participation » réaliste. La recherche de valeurs morales y tenait une place essentielle, pour les jeunesses mondiales qui se croyaient mises en demeure de répondre à des interrogations presque mondialement partagées, dans ce climat de guerre froide, mais aussi de paix, quelquefois chaleureuse.

Rien n’était plus étranger à ces ambitions énoncées que l’idéal d’un confort bourgeois de nanti. C’était au contraire un mouvement très idéaliste en lutte contre les idéaux aperçus comme déjà sclérosés d’un bonheur procuré  par la seule accumulation de biens commerciaux, et, bien sûr, la violence. L’ennemi était la « société de consommation », et moins la « consommation » que sa « commercialisation », et même « l’institutionnalisation de sa commercialisation », dont le paradigme a pourtant finalement triomphé.

En Mai 1968, ni les occupations de locaux ou d’usine, ni les manifestations ni les grèves n’ont voulu utiliser la violence. La répression en usa, mais, surtout, fut longue, et déterminée.

En réalité, toute la thématique échoua et fut réprimée. Les effets de la répression se firent encore sentir durant la décennie qui suivit : Plus d’un ressentiront alors, dés un après 1968 immédiat, mais durant encore de longues années, que quelque chose d’essentiel avait échappé, et qu’un pays plus ou moins mutilé manquait d’air ou fanait.

Après avoir du démissionner de son poste de « Ministre de l’Éducation Nationale » après « Mai 68 », Alain Peyrefitte, prophétique, surprend dès 1973 en publiant le livre : « Le jour où la Chine s’éveillera… le monde tremblera ». En 1996 il le complètera en publiant : « La Chine s’est éveillée ». A force de voyages depuis 1949, analysant à « l’échelle du monde », et démystifiant, entre autres, les causes de nos « retards» et de nos « défaites », il découvre que la force d’un peuple tient, après le « travail » et le « capital », dans le « tiers facteur immatériel ».  Mais, malgré  ses mises en gardes réunies dès 1976 dans « Le mal français », les remèdes préconisés  ne seront guère appliqués[87].

Mannes octroyées ou nécessités des années 1970, les constructions gigantesques, comme celles  du « Centre culturel Georges Pompidou » ou du «Boulevard Périphérique », ne pouvaient plus donner le change. A quoi cela allait-il servir ?

 En 1968, les souvenirs d’évènements qui, jalonnant ladite « guerre d’Algérie » et son dénouement, avaient eu les rues de Paris pour théâtre étaient très présents. Certains rapprochements, sinon quelques enchaînements parcouraient les esprits. Et l’issue de cette guerre laissait à beaucoup beaucoup d‘amertume. Les rapatriés, nombreux, étaient là qui tenaient des propos fatalistes ou désabusés sur le pouvoir des expressions populaires. Comme si le sort des gens se jouait désormais à d’autres niveaux. Sans doute avaient-ils raison. Durant la chaleur de l’été 1968, les travaux publics profitaient d’une capitale épuisée, en vacances et inerte pour goudronner prudemment les pavés des boulevards Saint Germain et Saint Michel.

En octobre 1968, certains souhaitaient la reprise de nouveaux évènements. En réalité la page était tournée. Les multiples commerces s’implantaient déjà sur les rives d’artères devenues goudronnées, et méconnaissables, en lieu et place d’un « Quartier Latin étudiant » qui, déjà, n’existait presque plus.

La « Science » n’était pas morte : Elle s’en allait ailleurs ou servait d’autres causes. Paris était goudronné. On avait beau dénoncer l’illégalité des péages, la France se couvrait d’un épais manteau de bitumes.

Comme il y avait eu le « temps des cathédrales », la métaphore nouvelle du « temps des autoroutes » s’imposait aux français, avec une triple implication :

1.      Fuite en avant - ou en rond 

2.      Impossibilité de s’arrêter, poussés par le flux - sinon par épuisements des carburants -  de préférence simultanés - car on ne pourrait s’arrêter que « tous ensemble », ce qui est d’une extrême difficulté, même si chacun sait que tout le monde va dans la mauvaise direction. Faute d’une telle simultanéité, un cataclysme serait assuré, ce qui relativise singulièrement le « nouvel individualisme » (Cf. infra), présenté comme une réalisation de chaque « soi -même» ! L’automobile devait être un moyen pour y parvenir : Elle est devenue un moyen d’aliénation collective. Ce qui montre une fois de plus que ce qui est vrai à une certaine échelle peut devenir faux quand on change d’échelle : La physique quantique est remplie d’exemples de ce type.

3.      « Consommation obligatoire » – de produits à cette fin préparés.

Ces contraintes bientôt « banalisées » imprégneront comme de « loi naturelle » l’enchaînement de la psychiatrie. A cela peut-on encore ajouter, au niveau collectif surtout, cette fois : 

1.      Dépendances et importations pétrolières, devenues nourricières, au-delà des contraintes énergétiques 

2.      Pollutions 

3.      Grands détours 

4.      Gigantismes 

5.      Programmes planifiés pour destinées souvent inconnues.

Les derniers sursauts indépendantistes des généraux de Gaulle et Gallois avaient développé l’énergie nucléaire.

La droite conventionnelle accuse le mouvement « soixante-huitard » d’avoir implanté un esprit de désordre en France. La gauche d’après cette époque, particulièrement soucieuse d’analyses économiques, peut-être de plus en plus préoccupantes, estime volontiers que les apports des « soixante-huitards » manquaient de pragmatisme.

En réalité il nous semble que les uns et les autres aient tort parce presque aucune concession n’a été faite :  Il n’est rien resté des « idéaux propres de 1968 » – ceux de la « troisième voie », de la sortie tant de l’affrontement « des blocs » que de l’affrontement « tradition-modernité ».

La « réaction », confusément peut-être, a triomphé. Mais, pas plus qu’il n’avait été facile de connaître la composition desdits « manifestants », il n’a été facile de savoir la composition de la « réaction » – « gaulliste », de nom, assurément, mais hétérogène : Partisans de la tradition ? « Tiers-Etat » soucieux de ses commerces ? Économistes de l’avant-garde ? Bourgeois offusqués ? « Partisans de l’ordre » tout simplement ? La France reprit la route comme elle l’avait laissée un mois plus tôt, puis, poursuivit un chemin qui la menait sans doute bien au-delà de ce qu’avaient souhaité ceux qui se prévalaient du gaullisme. L’Etat lui-même a été aspiré dans un tourbillon commercial  triomphant, qui n’était pas de l’idéologie gaullienne, lequel abdiqua en 1969. On sait maintenant que les bénéfices économiques, n’allaient triompher qu’à court terme.

« … il serait vain d’écarter la menace et de rassurer à bon compte, tout autant que de célébrer la « prospérité » de 1945 à 1974 comme un âge d’or : le devenir dramatique du tiers monde durant cette période, la persistance de la pauvreté et de l’exclusion au sein de l’abondance, les destructions écologiques souvent irréversibles doivent être rappelées. Un domaine apparaît alors comme le lieu de paradoxes persistants dans le monde occidental : le travail, droit ou devoir ? En témoigne la question des 35 heures hebdomadaires : réalité imposée aux travailleurs américains de 1933 … »  Bernard Gazier in : « La crise de 1929 »  P.U.F. 1983  p. 125. 

Mais les idéaux comme les énergies individuelles et les solidarités durables auront été brisés, et l’occasion de leur expression, pour longtemps, perdue[88].

*           Le non-acquis des doléances : L’essentiel des doléances, en effet, interrogeait la place de l’individu et sa représentation dans les formations collectives, au travail, à l’hôpital, à l’usine, à l’université, dans la vie publique, et jusque dans les casernes. Hors folklore, les mots clés s’inscrivaient dans les volontés de « reconnaissance » et de « participation », l’un et l’autre principalement au « travail », principal lieu d’expression de la vie sociale à cette époque. Notons aussi que le chômage était rare. L’insupportable de la « hiérarchie » était un thème important des débats[89].

 

Les données démographiques sont très importantes ici : Le 1er janvier 1963, 33,4% de la population française, soit plus du tiers, a moins de vingt ans. A cette même date il n’est pas rare que l’homme travaille comme salarié de 15 à 70 ans. A cette époque, la majorité des personnes âgées de 70 ans travaille. D’ailleurs, contrairement à ce qu’entretient volontiers un mythe appuyé sur des statistiques globalisantes, s’il est vrai que les personnes âgées étaient en nombre beaucoup plus faible qu’aujourd’hui, leur santé, elle, n’en était pas moins bonne, souvent même excellente, lorsqu’elles avaient échappé aux diverses occasions de mourir, elles souvent brutales et beaucoup plus nombreuses (Cf. mortalité « périnatale »).

Enfin, les demandes, en Mai 1968, n’étaient pas des demandes de loisirs, mais de « participation » à l’organisation d’un travail propre, qui apparaissait de plus en plus autoritairement distribué, sans désirer s’écarter du cadre d’une « vie  active ».

Naturellement il n’était pas des promoteurs de loisirs de dire combien le travail peut être source de bonheur !

Le passage de la croyance en  « l’épanouissement théorique dans et par le travail » à celle de « l’épanouissement théorique dans et par  les loisirs » ne  se fera qu’au prix d’un lent et long changement dans les mentalités.

*        Les acquis en marge des doléances : N’ayant rien à voir avec les demandes de « participation », d’autres doléances sont parfois confondues avec elles, au point que leurs satisfactions soient quelquefois citées parmi les acquis de 1968. Elle avaient commencé à être énoncées quelques années plus tôt, mais seront institutionnalisées des années plus tard. Ce sont en général des préoccupations d’apparence surtout « individuelle », voire « intime » s’il en est, relevant donc du « statut personnel », mais qui, en réalité, insidieusement, atteignent presque automatiquement « l’ex-environnement familial ». Leur particularité est encore de répondre à une gestion « de masse » par les instances très peu nombreuses « de la tête », selon une structure verticale des liens sociaux, précisément selon ce type de fonctionnement qui était décrié par les manifestants de Mai 1968. Là auront lieu pourtant les transformations les plus profondes:

            Ce sont, particulièrement la « libéralisation de l’avortement », des « produits stérilisants », ladite « libération de la femme », dont on ne sait si elle a vraiment eu lieu, la « majorité à 18 ans », et, dans le même mouvement, un notable affaiblissement de « l’entité familiale ». D’autres apports aussi, et l’ensemble des combinaisons entre tous ces divers éléments, aboutiront à une véritable métamorphose générale de presque tous les modes vie en France. On pourrait tenter de systématiser comme suit :

1.           L’individualisme : Cette  question est toute autre que celle des doléances de « participations » : Souvent présentée comme une finalité hédoniste recherchée par les manifestants de 68, en réalité ledit « individualisme » qui se développe alors, « imposé » par  la « mise en normes » de la société, mérite plutôt le nom « d’individualisation »,  sorte de repérage et de séparation des personnes. Il peut être alors l’inverse de la « participation ». Nul doute  alors que « Mai 68 », non seulement a été «un grand moment convivial », comme il en va de tant de « manif » - même indépendamment des objectifs poursuivis -  mais aussi que l’affichage de cette convivialité lui-même était déjà un refus de la « fragmentation » imposée[90].

Mais les possibilités économiques et administratives que laisse immédiatement entrevoir le pragmatisme de la planification, ont été perçues très favorablement par les réactions « commerciale » et « administrative », en marge des contestations idéologiques évoquées plus haut. L’octroi de ce qui était présenté comme de « nouvelles libertés »  faisait apparaître :

¨                       Pour le commerce, les effets multiplicateurs inhérents à toute « individualisation » et un nouveau « capital loisirs ».

¨                       Pour l’administration une gestion « au plus proche » de la personne.

Le commerce faisait valoir. L’administration ratifierait[91]. Les principes restaient sommairement sélectifs : au nom des « droits » condamner l’embryon ?

Faisons remarquer  ici que la forme achevée de «  l’individualisme  moderne » n’a rien à voir avec un quelconque  individualisme plus ou moins imaginé comme spontané et « naturel » , occupé à des activités de cueillette ou de chasse,  ni même celui d’une organisation « clanique »,  comme c’était le cas des sociétés primitives. D’ailleurs les sociétés primitives et même le monde animal  se développent toujours en groupes interactifs, organisés sur un mode familial plus ou moins étendu. L’individualisme «  moderne » dont il s’agit ici est une sorte de prolongement logique des grandes organisations collectives apparues au cours des siècles précédents, écoles, casernes, etc.

Mais au lieu de porter son assiette au serveur des cuisines ou de la cantine,  chacun va acheter sa ration ou son « précuit » au supermarché.

Autrement dit cet individualisme dont on se plaint pourrait être le comble d’un collectivisme !

Les « papiers » et les représentations « miniaturisées » des fonctions sociales de l’individu, comme les cartes « bleue », « orange », « vitale » et même dans une certaine mesure le « baladeur » et la «carte sim » sont les formes « post-collectives » de fonctions d’échanges antérieurement accomplies en groupe.

« L’individualisation » est devenue surtout « ciblage »,  « utilisation » et « isolation » d’où résulte la solitude.

C’est en définitive un « individualisme de gestion », plus proche de la contrainte que de la liberté,  car,  sous cette forme,  il est un produit de « l’hétéro-gestion »,  à l’opposé des expériences « d’auto-gestion » réclamées par les manifestants de Mai 1968.

 

La guerre froide  est aujourd’hui terminée. (Cf. infra). La paix s’inscrit aujourd’hui dans un contexte très fortement commercialisé : La « mondialisation » prend le pas sur les anciens concepts de « Nations » et « d’Empires ». Mais, simultanément, le « tout-commercial » semble prendre le pas sur tous les systèmes. L’économie du monde moderne semble substituer par là, aux tensions « collectives et intermittentes » des guerres traditionnelles, un système de tensions saisissables désormais dans « l’individuel  et le permanent ». Cette forme de « résolution », telle un « commun dénominateur », serait-elle le « prix de la paix » ? Mais, de cette « résolution » nouvelle,  ne sont absents ni certaines « pertes » (famille), en théorie rançon du seul « collectivisme  », ni de graves « dérives » ( injustices) conséquences de la valorisation de l’argent, rançon du seul « capitalisme ». Rien, cependant ne permet d’affirmer qu’elle représente un « deal » « ultime et inéluctable ».

 

 

FAMILLE

ARGENT

Collectivisme pur (Platon : La « Politéia »)

interdite

aboli

Capitalisme théorique

n’est pas en jeu

l’argent est « valorisé », mais pour servir à être réinvesti dans le « capital »

Mondialisation actuelle

 + « individualisations »

Famille éclatée et les populations aussi sont comme « explosées ».

On connaît de moins en moins son voisin.

Injustices des profits et omniprésence des appareils financiers

Démoralisation des « affaires » et de l’exemplarité.



2.      La consommation : L’expression de «l’ individualisme», était apparue de très longue date. Il continuera à se développer lentement et inexorablement, développement accéléré par l’apparition de son versant « consommateur ». Cette « consommation » est soutenue par une très forte publicité à visée tentatrice, mais parfois aussi présentée comme la « compensation » d’un système obligé, dont il est dit, aussi, qu’il est à la fois « l’unique » possible, et celui du « bonheur ».

Celui d’un « bonheur obligé », donc. On entrevoit sans peine, dans ces conditions, la place que seront amenés à prendre l’aporie de la « dépression » et l’arsenal de ses remèdes.

Peut-être à ranger sous cette rubrique encore, car nourrissant des dépenses « rituelles », perçues comme plus ou moins « obligatoires »,   sont les nouveaux « totems » et les nouveaux « tabous ». Car, quoi qu’on en dise, les « tabous » dans la société dite moderne restent nombreux et déterminants. Si les raisons premières sont loin d’être toujours commerciales, le commerce en tire profit : L’homme s’est « dénudé » avec réserve, et souvent grand luxe et ostentation : Le vêtement s’est allégé, mais sa fonction sociale de reconnaissance est restée intacte. Même sur les plages, les chaussures de sport font de plus en plus concurrence aux pieds nus et les accoutrements citadins d’instruments et gadgets multiples,  sonores et visuels ne sont presque jamais oubliés. Rares sont les « simples » et ce qui semble le plus prohibé devient la « sobriété ».

3.      La publicité : Elle a littéralement explosé dans les années 1970, envahissant les écrans de télévision, provoquant  les sarcasmes de Jean luc Godard.

 

4.      Le tourisme : Les charters du tourisme de masse bientôt relaieront la layette. « L’Autoroute du soleil », et même le soleil lui-même, s’il  se peut, deviendront sources de profit. Les appels publicitaires ne retiendront que les paysages. On cessera d’enseigner les leçons de l’histoire, et de « Caton l’Ancien », la « figue numide » qu’il apportait au Sénat de Rome, pour lui faire apparaître Carthage, et « d’Hannibal », qu’il n’oublierait jamais les serments faits enfant à son père « Hamilcar »…  Puis, soudain, un rappel un peu vif en atteste rançon !

5.       La famille : Au-delà de cet aspect commercial, l’apparent « choix » individuel est celui de se conformer de plein gré aux « normes nouvelles » : Aussi le choix de programmer son ventre a-t-il été généralement revendiqué par le « Mouvement de Libération de la Femme » comme l’expression du plus pur individualisme. En réalité, il concerne pourtant au plus haut point les autres. Mais, pas plus que celle du « fœtus », certes,  la consultation du « père » ne sera évoquée dans la loi de 1976 autorisant l’avortement.

 A partir de ces dates, et à l’ombre de ces raisons, une sorte « d’exploitation sauvage » des libertés dites individuelles, qui ne répond en rien  aux doléances de Mai 1968, allait grandement défier notre cohésion sociale.

6.      L’Etat : D’autre part, loin de toute idéologie aussi, le renforcement mécanique de l’autorité de l’Etat qui découlait de ces  nouvelles données est patent, ne serait-ce que par l’affaiblissement de la culture familiale et jusque par l’intrusion accrue, dans la vie quotidienne, de la psychiatrie que la question de l’avortement, entre autres, interpelle souvent. On semblera s’apercevoir surtout beaucoup plus tard combien ces problèmes touchaient à la réalité de tout un peuple. Ainsi, le pouvoir administratif et le commerce n’ont fait que tirer profit d’une cause qu’ils n’avaient pas alimentée. Mais, comme dans les mythologies, il est des couples funestes aux engendrement malheureux : Tel est le cas de l’union du « commerce » avec « l’administration »[92]. (Cf. ).

7.      Dans la foulée de l’évocation démographique et des regrettables entraves planifiées dans l’après 1970, signalons l’étroit « numerus clausus » imposé aux postulants aux études médicales, qui amènera immanquablement la pénurie en médecins que nous allons connaître dans les prochaines années.

8.      Historiquement tous ces faits seraient à replacer dans des ensembles plus longs et plus vastes : Les événements de Mai 1968, qui survenaient à l’exact « mi-temps » de la « guerre froide » - 1947-1989 – comme on ne le sut que plus tard - sont une conséquence, voire une composante, de celle-ci. Ils lui en ont été une réponse comportant un refus, des recherches et une réalisation  manquée.

Le monde entier vivait alors sous le poids d’une hégémonie partagée entre deux seuls « blocs ».

A la recherche d’une « troisième voie », la « Conférence de Bandung » a pu s’offrir, en 1955, de réunir les principaux leaders des pays « non alignés », et, parmi eux, Nasser et Nehru. Il n’est pas exagéré de la mentionner ici parmi les jalons fondateurs. Le communiqué final, « wilsonien », affirme : « La Conférence est persuadée que le développement de la coopération culturelle figure parmi les moyens les plus puissants d'entente des nations… ».

Mais, dès l’année suivante, le règlement  de la « Crise de Suez » allait souligner qu’à cette époque n’était pas encore venue l’heure de remettre en cause l’ordre nouveau des « blocs » ni ce qu’il en résultait pour les hiérarchies des rôles. Bien plus, cette dialectique des « blocs » s’imposait  désormais en place des gloires disparues des anciens empires européens.

Pourtant, cet affrontement des « blocs », en ce qu’il avait de « matériel », en dessinait aussi les points communs, ceux de fermer les portes aux philosophies « spiritualistes », en particulier dites indistinctement « orientales », imaginées surtout « pacifistes » en devenant celles de l’espoir, et leur attrait inspirera nombre de symbolismes en « Mai 1968 ».

Car, en effet, pour cette génération, non-pas tant « de l’après guerre » que « issue et traumatisée de ruines et de  guerres qu’elle n’avait pas livrées » [93], cette quête d’une voie tierce, qui soit espace « d’amour et de paix », étrangère à ce nouveau duel infernal, apparu presque aussitôt après la « seconde guerre mondiale », était à la fois le message et le lien le plus profond de ces expressions naïves qu’il serait trop facile de juger seulement divagations de « l’absurde » et ou de  « l’insensé » et, sans doute, une racine essentielle de ce mouvement mondial.

Les guérillas, les leçons du « Che », étaient énigmes ou tragédies. Mais de plus loin encore, depuis 1966, les échos de la « révolution culturelle » inscrits dans le « petit livre rouge », et l’évocation toute simple des « médecins aux pieds nus », pouvaient aussi laisser croire qu’une « autre voie » était peut-être possible.

La guerre froide ne fut pas une glaciation linéaire : En 1968, la tension, qui avait été maximale au temps des missiles de Cuba (1962), fléchissait quelque peu, laissant place à un certain apaisement et à de nouvelles espérances.

En cette année 1968, le « printemps de Prague » aura fait croire, un temps, que les étaux se desserraient.

Ce ne fut pas le cas, comme allait le montrer l’intervention de forces du pacte de Varsovie quelques mois plus tard, tandis que la guerre du Vietnam se poursuivra.

Le mouvement de Mai 1968 et le printemps de Prague soulevaient les deux parts d’une même chape qui déchirait le monde. Chacun dans « son monde » témoignait d’un refus et d’un appel à l’autre. Dans chacun des « deux  mondes », les modalités différaient, avec une parfaite symétrie. Avec des échelles dramatiques différentes, les révoltes seront réprimées, et les rapprochements échoueront pareillement.

Finalement, dans un premier mouvement, l’année 1968 soulignera encore davantage, et pour longtemps, la démarcation de deux antagonismes, épuisants pour les belligérants, dont il n’est pas toujours facile de dire s’ils étaient cause ou conséquence d’aspirations  rivales.

Autrement dit, l’année 1968 échoua à enterrer la « guerre froide »…

Mais tout combattant s’épuise, tout combat se délie et la période  1968-1989  sera aussi celle de l’apparition de solutions nouvelles.

Murmure composite ou malaisément perceptible, plus qu’une « révolution », notre Mai 1968 a peut-être été surtout la formulation improvisée d’un écho, écho d’une sorte « d’élan », ou de « renaissance », de dimensions mondiales, nés de cette voie tierce[94] que la France n’a pas retenue. La France a été « tierce » par d’autres voies avec la « dissuasion nucléaire ».

Comme « indice », notre Mai 1968 prend beaucoup d’intérêt à être lu à l’échelle mondiale, à l’aide d’un paramétrage tenant compte autant des formations traditionnelles que des nouvelles, dévoilant ainsi les données des futurs agencements.

Les épicentres de ladite « renaissance » étaient, ou déjà avaient étés, très éloignés de nous, dans l’espace, le temps, et même dans les esprits, répartis entre l’Indonésie et l’Amérique Latine, et les voix qui la construisaient allaient de celle du guide Mao à celle du commandant Guevara.

Sa vitalité allait bientôt bouleverser les agencements d’un monde alors encore installé dans les prestances et les défis édifiés en 1947.

En adoptant cette lecture, un historien pourrait même diviser la guerre froide en deux périodes :

§         1947-1968 période de mises à l’épreuve des idéologies et de mises en actes d’affrontements « équilibrés », aboutissant aux décolonisations, mais aussi à l’installation d’autres types de contrôles, dans lesquels la course à l’énergie tient déjà une place de choix.

§         1968-1989 période de dés-idéologisations, d’intrications des systèmes, de la construction pas à pas de la « mondialisation » et d’installation progressive dans une sorte de « Pax commercialis , manifeste aujourd’hui, qui requit, outre des transformations mentales et institutionnelles, l’usage de moyens de pression les plus divers et l’apparition de technologies nouvelles puissantes.

Ainsi l’année 1968 définit-elle aussi, parallèlement au prochain « épuisement » de la guerre froide, l’entrée visible – en fait, surtout son accélération – dans une ère de mutations …

Mais le « langage » de ces dernières n’a jamais répondu aux attentes des  « manifestants de 68 », comme s’ils eussent demandé à boire et qu’on leur parlât de l’or…

La guerre froide est lointaine aujourd’hui. Mais outre les domaines « culturels » évoqués dès 1955, cette « Pax commercialis » est devenue celle d’un monde trop créateur de l’individualisme analysé plus haut, et les critiques faites aux inégales répartitions des bénéfices déjà visibles durant nos dites « trente glorieuses » restent parfaitement d’actualité.

 

Comme on l’aura compris, une gestion si commerciale du monde nécessitera certainement encore de nombreux aménagements avant de pouvoir mener au si souhaitable « développement durable ».

La parenthèse du XX ème siècle aura payé un lourd tribut à « l’huile de pierre » :

§         Le pétrole fait et défait des états entiers, fait gagner les guerres,

§         Ses enjeux stratégiques ont été tels qu’ils ont entraîné la réorganisation de presque toutes les sociétés, en fonction de luttes permanentes à la recherche :

Ø      de la maîtrise de sa production, principalement à l’échelle internationale,

Ø      et des contrôles de sa consommation au niveau de la gestion intérieure des pays.

§         Conséquemment, la « physiologie planétaire » s’est « embrasée » suivant les simples lois de la « phlogistique » ou de la « pyrologie ». Se plaindre du CO2 est un gentil euphémisme : c’est l’absolue destruction de la vie par les fumées et les feux qu’il faudrait prendre en cause[95].

3.      La psychiatrie, comme science et comme pratique, doit être dégagée du champ des conflits de la société civile.

Le terrain de ce contexte étant ainsi appréhendé, on voit que la « glaciation » infligée aux « doléances de la psychiatrie », depuis 1968, dans - voire « du fait » de -  ce contexte, montre combien celle-ci, comme « science » et comme « pratique », se devrait d’être dégagée du champ de tous les conflits – et des « blocages » - de la société civile[96].

Les demandes étaient légitimes. Leur champ n’a pas été compris : Les véritables maladies, de même que le déchaînement des tempêtes ou la virulence des microbes, ne sont que rarement sensibles à la valeur des idéologies !

Finalement, la construction originelle n’a de cesse de générer « l’impasse » :

Depuis 1838 la « psychiatrie médecine de soins » et la « psychiatrie dogmatique et/ou administrative » sont en permanence mélangées ou confondues. Il en résulte que toute demande légitime concernant « l’organisation des soins » est immédiatement envisagée selon une opinion politique inférée. Toute demande est alors perçue comme une démarche politique polémique. Comme alors, en l’absence de justice, la possibilité de « l’enfermement » appartient potentiellement à la discrétion de l’exécutif, elle serait en définitive au service de l’idéologie en cours[97]

L’incohérence totale d’un problème aussi mal posé, même si elle n’échappe plus guère à personne, ne permet aucune solution : Toute demande est même d’autant plus embarrassante qu’elle émane plus authentiquement d’un « champ thérapeutique » qui est incompréhensible dans le registre politique … Faute de pouvoir y répondre, le « statu quo » se pérennise.

Pour la psychiatrie, ces « feux de la mi-siècle » auront « glacé » de « perplexité absolue » les principes d’une soumission confiante dans une « procédure pure » apparus à l’aube du XIX ème siècle. Cette « stupeur » devant des impossibles choix est sans doute pour beaucoup dans l’état d’incroyable « pétrification figée » de notre psychiatrie d’aujourd’hui ─ que l’on peut dire « archaïque » aussi bien que « moderne », selon la valeur subjective que l’on accorde aux mots.

Cette invariance ne concerne naturellement que la « procédure » et son issue : La « contrainte par corps » et ce qui s’ensuivra. Car « la loi de 1838-1990 » ne se préoccupe de rien d’autre.

Le « contenu », lui, c’est-à-dire les « motivations »  des « internements-hospitalisations d’office » reste soumis à de multiples et variables contingences. Parfois la préfecture s’exprime en son propre nom,  parfois elle s’appuie sur un ou plusieurs médecins, voire experts. Mais  le « mode d’appréhension » des comportements reste toujours subjectif  et sans jugement. Même les « modes »  comme le souligne Jeanne Goldstein, ont un impact non négligeable. Mais « les mots » dont on sait que la valeur  est  toujours  relative et contextuelle,  utilisés ici par l’administration d’une façon d’autant plus inappropriée et/ou confuse qu’elle  s’engagerait, même avec les intentions les plus dévouées, dans un désir de compréhension « psychiatrique » des fait bruts –  puisque, comme elle le reconnaît, elle n’est pas médecin,  n’ont finalement ici qu’une valeur de couperet : Car la substance de toute la dialectique ne peut que se résumer, pour elle, à une alternative simple, laquelle deviendra souvent l’enjeu principal des requêtes ultérieures du « supposé patient » : « Dedans ou dehors ? » [98].

Pourtant, eu égard à tous ces aléas événementiels, la réalité est qu’il n’y a pas le moindre engagement à choisir : Il n’y a qu’à opérer le « désengagement politique radical » que nécessite toujours une pratique de soins, et qui la libère.

Finalement, en psychiatrie, eu égard à l’essentiel, au système que nous analysons dans ce site, « Mai 1968 » n’aura rien apporté .. ni  retiré. En 1970, la question a davantage été abordée à partir des instances dirigeantes et supposées « savantes » que des nommés « patients » : La séparation de la psychiatrie d’avec la neurologie, et sa reconnaissance comme « spécialité » propre, pour ne pas dire, une fois de plus, et même de plus en plus, « à part », a permis d’offrir à quelques « professeurs agrégés » l’occupation de fonctions en quelques postes nouvellement créés, mais d’un type pourtant déjà dénoncé en 1968 comme « mandarinat », selon un langage de l’époque faisant écho aux transformations de la Chine, et n’apportait aucune solution à des problèmes encore d’actualité.

4.  Parmi les derniers « échos » du Quartier Latin, « Radio Sorbonne » continuera à diffuser jusque vers le milieu des années 1990, sur « 963 KHz - Ondes Moyennes »,  ses remarquables programmes d’enseignement, qui avaient débuté au lendemain de « La Libération » de 1945. Puis, alléguant de raisons « économiques » qui peuvent surprendre, renoncera à cette expression d’une pensée propre en éteignant définitivement la fréquence.

On ne saurait faire moins cas de son propre héritage.

 

Bibliographie pour cette période  :  Alain Peyrefitte :  « Le mal français »  1976  Plon éditeur.

 

 

 

 


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Annexe 5 

Six questions type « Question à Choix Multiple » à propos du texte

(Parues en Mars 1999 dans le N° 154 de la revue « Synapse »)

 

1. sur l’Egypte ancienne
2. sur la Grèce ancienne
3. sur « le droit divin »

4. sur la « dé-judiciarisation » des « supposés malades mentaux » 
5. sur la création des asiles départementaux .
6. sur le « secret médical » en psychiatrie ▬.


Choisir la lettre A, B, C ou D en fonction de la « bonne réponse » correspondante :

 

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1. Question sur l’Egypte ancienne :

Dans le tribunal divin d’Osiris, la « Maât » est représentée par une plume d’autruche posée sur l’un des plateau de la balance du tribunal. Dans cette pesée, la « Maât » est la déesse « Vérité-Justice ». D’après Ian Assman, égyptologue allemand, en une autre époque, Maât est le concept de « cohésion-solidarité sociale ». Cette autre époque est-elle :

*   A :antérieure ?

*   B :postérieure ?

Réponse à la question 1 : Dans la scène de la pesée du cœur, la « Maât » représente la « Vérité-Justice » : le Cœur du défunt placé par Anubis dans l'autre plateau de la balance, pour être aussi léger que la plume, ne doit être alourdi par aucun mensonge, permettant ainsi au justifié d'entrer dans la vie éternelle. D'après Ian Assman, avant même d'être une des premières déesses, celle de la « Vérité-Justice », la Maât , dès les premières dynasties pharaoniques, est le concept de « cohésion-solidarité-sociale ». La bonne réponse est la réponse A . 

 

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2. Question sur la Grèce ancienne :

En Grèce ancienne," la pratique du pharmacos "que l’on retrouve très présente au moins jusqu’au Ve siècle était-elle :

*   La prise collective de « boisson magique »?

*   Un remède contre la « mania » ?

*   La lapidation d’un « homme- bouc- émissaire » ?

*   D Le recours à la « pharmacopée hippocratique »?

Réponse à la question 2 : Le mot « pharmacon », au neutre signifie : fard, médicament. Au masculin, « pharmacos » désigne l'être physique-remède, l'homme, qui sera lapidé, souvent jusqu'à la mort, pour guérir une cité d'une épidémie ou d'un fléau. La bonne réponse est la réponse C. Vers 420 av. J.C., dans la tragédie « Oedipe Tyran », mal traduite par « Oedipe Roi », Sophocle réunit les concepts antinomiques de « tyran » et de « pharmacos », fustige le premier et interroge le second . Il met en scène une épidémie survenue à Thèbes parce que, le roi « Laios » ayant été tué, la ville avait perdu son protecteur naturel, comme des enfants leur père. Alors que chez Homère, Oedipe meurt paisiblement sur son trône, Sophocle innove: Oedipe, advenu comme tyran au lieu de succéder légitimement en tant que roi à son père, qu'il avait tué sans le savoir, organise, pour sauver la ville, sa propre déchéance, et se bannira lui-même par une voie située entre « ostracisme » et « rite du pharmacos ». Très souvent commentée depuis la Renaissance, la pièce, tragédie de la souveraineté autant que de la paternité, des relations entre mère et fils, du destin ou même sur les voix intérieures, ouvre à de multiples réflexions.

 

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3. Question sur « le droit divin » :

Les placements préfectoraux de la loi de 1838 sont un "remake" des "lettres de cachet de l’ancien régime". Les lettres de cachet s’appelaient ainsi parce que :

*   A Elles permettaient l’envoi en « cachot » d’un importun ?

*   B Elles permettaient d’imposer la prise de « remèdes » ?

*   C Elles ne faisaient pas partie du système judiciaire ?

*   D Elles portaient le « sceau royal » ?

Réponse à la question 3 : A partir de 1615, le roi déclare tenir sa justice directement de Dieu, mettant ainsi en échec et le Pape et le peuple. Dès lors toute justice lui appartient. Une partie de la justice est déléguée aux parlements, lesquels ont tenté à plusieurs reprises de se l'approprier. L'autre partie, non-déléguée, est la " justice retenue royale " dont font partie les lettres de cachet, ainsi appelées parce qu'elles portent le « sceau royal ». La bonne réponse est la réponse D. Les fonctionnaires du roi étaient alors les intendants aux triples fonctions : « fiscales, judiciaires et exécutives ». Les lettres étaient un moyen d'ordonner des mesures extrêmement variées, parmi lesquelles l'enfermement, d'un dément ou d'un importun. Reflets directs et symboles de l'absolutisme, elles étaient extrêmement critiquées, en particulier par Voltaire , Mirabeau et Sade qui en avaient fait l'expérience. Par la loi du 30 juin 1838, la « Monarchie de juillet » en reprend le principe, permettant dès lors l'internement dans un « asile » des personnes réputées aliénées, mais comme ni les préfets ni le roi ne possèdent plus de fonction judiciaire, hormis le « droit de grâce », la mesure est exclusivement exécutive. Analysant l'ancien régime entre 1850 et 1856, Tocqueville écrit : " ....j'y trouvais une foule de sentiments que j'avais cru nés de la Révolution... ...mille habitudes qu'elle passe pour nous avoir seule données ; j'y rencontrais partout les racines de la société actuelle profondément implantées dans ce vieux sol. "

 

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4. Question sur la « dé-judiciarisation » des « supposés malades mentaux » :

L’article 64 du code pénal de 1810 proclamait l ’" absence de crime ou délit des personnes en état de démence au temps de l’action" et la loi du 30 juin 1838 permettait le placement d’office d’une personne « réputée aliénée ».

*   A Ces deux lois faisaient partie du même ensemble juridique ?

*   B Ces deux lois faisaient partie du même ensemble exécutif ?

*   C Ces deux lois n’avaient aucun rapport organique légal ?

*   D Ces deux lois n’étaient unies par aucun rapport logique ?

Réponse à la question 4 : L'article 64 du Code Pénal de 1810 , empêchait le jugement des criminels ou délinquants « déments au temps de l'action ». Les autres codes faisaient échapper aux juridictions les actions trop insolites, même celles néfastes au bien commun. C'est pourquoi les « codes napoléoniens » ont « fait le lit » de la loi du 30 juin 1838. Celle-ci fut, en effet, comme un " code de procédure psychiatrique " permettant de " redistribuer " les privations de liberté physique que les autres codes ne pouvaient plus envisager. Elle permit l'enfermement sans limitation de durée (en même temps que les soins ?) de ces « indésirables ». L'asile d'aliénés départemental devint « un lieu géographique de non-lieu juridique ». Cependant le non-lieu est prononcé par le juge, et l'enfermement l'est par un préfet. Le principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs ne permettait pas la transmission des dossiers de l'un à l'autre. Des dérogations tacites ont toujours été tolérées, que la loi du 27 juin 1990 a officialisées. La bonne réponse est la réponse C.

« L'Hospitalisation d'Office » de cette loi de 1990, « remake » de l'ancien « Placement d'Office », deuxième temps logique de cet ensemble lourd peut fonctionner seule dans les cas supposés plus légers où le juge ne sera pas consulté pour dire s'il y a ou non « matière à jugement » ou à « non-lieu ». Mais cette simplification aboutit elle aussi à la privation de liberté arbitraire d'un homme privé de défense, contraire à un article de la Constitution française de 1958, et à la tendance européenne actuelle à généraliser la « Procédure d'Habeas corpus ». L'Espagne l'adopta en 1978, s'obligeant ensuite à refondre sa législation psychiatrique en 1984. La réforme est partie non de Madrid, mais de Grenade.

 

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5. Question sur la création des asiles départementaux :

Les « Asiles d’Aliénés » prévus par la loi de 1838 ont été installés de préférence hors des agglomérations urbaines.

*   A Malgré les fondements du « traitement moral » de Philippe Pinel ?

*   B Malgré les demandes administratives du Ministère de l’Intérieur ?

*   C Du fait de la « nouvelle politique d’administration territoriale » ?

*   D En accord avec « la théorie de  l’isolement » d’Esquirol ?

Réponse à la question 5 : Pinel préconisait les bienfaits des jardins et des travaux agraires pour les « aliénés », dans un espace vital nécessaire à l'application de son « traitement moral ». Esquirol établit et prêcha la « théorie médico-administrative de l'isolement » conforme à l'idée de séparer un aliéné de son environnement ou de sa constellation familiale « pathogènes », en même temps que la séparation devait rendre possible le maintien de « l'Ordre public ». La bonne réponse est la réponse D. Le préfet Gasparin auteur du projet de loi fut d'emblée favorable à la théorie d'Esquirol, et à sa mise en application par voie purement administrative, Falret se louant, pour sa part, d'une « administration dont l’essence est d'être paternelle » . On assiste aujourd'hui à un mouvement inverse conforme à la « théorie médico-administrative » de « la sectorisation » (circulaire du 15 mars 1960).

 

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6. Question sur le « secret médical » en psychiatrie.

Quelles sont les particularités du secret médical en psychiatrie ?

*   A Il est levé partiellement dans les certificats légaux adressés à la préfecture ?

*   B Il est levé en totalité dans les certificats légaux adressés à la préfecture ?

*   C Il est levé vis-à-vis de la direction administrative d’un hôpital psychiatrique ?

*   D Il est levé dans toute la correspondance administrative d’un psychiatre de service public ?

Réponse à la question 6 : Le « secret médical » découle toujours de la reconnaissance du psychisme en l'homme. Il devrait donc être d'autant plus rigoureux en psychiatrie, puisque n'étant plus en périphérie des soins comme en médecine somatique, il est au cœur de la situation thérapeutique. Sans lui, ni la confiance envers le médecin, ni la parole libre ne sont possibles. Ce secret est soumis aux mêmes exceptions qu'en médecine somatique, vis à vis des collaborateurs obligés que peuvent être collègues, infirmiers, secrétaires médicaux , et en outre vis à vis des médecins contrôleurs de la Sécurité Sociale. Mais il est total vis à vis de tout le personnel administratif de l'hôpital, hormis la lecture des certificats légaux par les personnes des services concernés. En effet, malheureusement, la psychiatrie fait exception à la médecine par les certificats légaux qu'elle adresse à la préfecture. Ceux- ci ne doivent faire état que des éléments strictement impliqués dans la situation dite « médico-légale actuelle » de la personne concernée. La bonne réponse est la Réponse A. Mais les conséquences de cette dérogation légale sont considérables, et peuvent fort bien « nuire au patient au profit de l'ordre public », du moins à ce qu’il en est attendu. De plus, cette brève correspondance écrite, de l'ordre du " trop ou du trop peu ", pour un patient en situation de subordination à une autorité de compétence complètement étrangère à celle du médecin, peut facilement être source d'incompréhensions ou de malentendus.

Fin des Q.C.M.

 

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[1] Comment ne pas déplorer, dès ces premières lignes, combien souvent ce mot recouvre, sans définition ni limite, une fonction de « jocker » ou de « passe partout » ?

Combien de fois n’entend-on pas affirmer, dans maintes activités, par qui ne sait pas, ou ne veut pas savoir : « ― C’est psy ! » ?

Et d’assimiler alors « l’âme » à « l’esprit », ou même à son absence, puis, arguant de sa propre incompétence dans un domaine pourtant invoqué, mais « qui n’est pas le sien »,  trop « particulier »,  marqué du sceau de l’ineffable de «  l’individuel » et du « spécialisé », d’en renvoyer les spectres tantôt en leur domicile, tantôt à un système d’appréciation qui  en remettra les « dangers » de « l’incompris » et de « l’incontrôlable » entre les mains des autorités chargées d’assurer  la protection publique.

On voit déjà, sans présumer de ses justifications, combien le rejet radical des anciennes attributions religieuses, jusqu’à leurs fonctions de lien social et de protection des gens, pose la question d’une béance qu’on n’a de cesse de creuser, en la, tacitement, voulant combler. Nous y reviendrons.

[2] Pourquoi aller chercher si loin les choses ?  Ce n’est pas ici pure fantaisie, et rien de ce qui est dit ici, malgré une première « apparence » d’éloignement, n’est étranger à l’apparition, puis au développement, et, aussi, comme on le montre, aux « errements » de notre « psychiatrie ». La question est du même ordre qu’une question sur l’intérêt de la génétique pour comprendre transmissions et développements du « patrimoine somatique » en chacun : Le corps humain est composé de millions de cellules, mais l’histoire de chacun de nous a été scellée au moment de l’union d’un ovule et d’un spermatozoïde. Chacune de ces deux cellules était déjà porteuse d’une longue histoire. Or la cellule primordiale ainsi fécondée ne ressemble guère à première vue à l’homme constitué. Pourtant c’est l’étude de cette cellule et de ses chromosomes ainsi appariés qui permettront de comprendre « l’ontogenèse » de chacun. Il en va de même ici :  Au Moyen Age, en Europe, comme dans le monde arabo-musulman, le mot « science » désignait exclusivement les « sciences religieuses » qui contrôlaient tous les «  savoirs ». Aujourd’hui, on distingue radicalement les « sciences religieuses » des « sciences scientifiques ». Pourtant les secondes se sont dégagées petit à petit des premières, même avant de faire appel à l’antiquité païenne. Si la différence de nature entre les deux sciences est en réalité maintenant devenue profonde, et s’il y a eu des « ruptures », il y a eu plus encore longues « élaborations », faites autant de recherches « méthodologiques » (Rabelais (1494-1553) : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » => Montaigne (1553-1592) : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine » => Descartes (1596-1650) : « Discours de la Méthode ») que de nouvelles « expériences ». Cette lente progression explique un certain degré « d’imperceptible » dans des renversements profonds, et c’est le dévoilement des jalons de ce long cheminement des nouvelles conceptions qui permet de saisir le « nouveau » des nouveaux énoncés. Avec une autre chronologie, les grecs, en Asie Mineure et en Sicile d’abord, ont été séduits par le « cartésianisme » égyptien dès le VI ème siècle avant Jésus-Christ et ont adopté leur « géométrie ». Puis, quelques siècles plus tard, la « conversion »  de la Grèce allait devenir totale, avec l’adoption aussi des compléments religieux, d’abord le culte « d’Isis », puis la «  religion osirienne » dans sa forme devenue « christianisme ». La terre d’Egypte avait, en effet, conçu dans une même cohérence « sciences et religion », et, pour cette raison, la « religion osirienne » reste encore une des plus « cartésienne » qui n’ait jamais été. La Grèce ancienne, après avoir « prélevé par éléments »,  avait reconstitué une « synthèse », dont le Moyen Age restituera « l’analyse » . Mais ces éléments, qui ont aujourd’hui à nouveau « accédé à leur indépendance », sont souvent devenus excessivement conflictuels comme en témoigne l’actualité, et comme on tente, ici, de montrer en quoi et comment, car il n’est pas trop, alors, d’en suivre la « phylogenèse », pour en comprendre les termes et réconcilier les compréhensions.  De fait, ce que désigne un même mot unique : « sciences », est passé du domaine « religieux » au domaine « scientifique », domaines désormais devenus très différents. L’un et l’autre coexistent, mais il n’est plus justifié d’appréhender de la même façon ces deux domaines, comme on le fait trop souvent avec une sorte de « rémanence intellectuelle ». Chaque science requiert ses outils propres : L’incongru survient, par exemple, lorsque la psychiatrie voudrait être, au jour d’aujourd’hui, une « science scientifique», mais avoir le « statut d’une religion » (Cf. plus loin : « psychiatrie dogmatique »), ou confier par décret une « fonction religieuse » (« âme ») à un « savant scientifique » (« médecin ») (Cf. plus loin : sens du mot « psych-iatrie »). Or, toute « attitude dogmatique » est contraire à l’esprit du médecin, et la science, en médecine, ne conçoit aucune « âme ».Faute d’avoir saisi sens et secrets reposant dans les « legs », les énoncés nouveaux, parfois plus inscrits dans la langue que leurs significations ne le sont dans les esprits, ne sont alors entendus qu’au travers un vocabulaire démembré devenu vide et propre à engendrer les querelles les plus passionnées et les plus stériles. Les énoncés nouveaux  ne sont d’ailleurs à l’évidence qu’acquisitions de l’instant. Bien plus, la science d’aujourd’hui repose sur quelques axiomes fonctionnels qui sont en accord avec notre vécu. Un autre vécu pourrait bien imposer d’autres axiomes, et nul ne pourrait considérer ceux du jour comme universels ou même éternels :

Egypte

Sciences scientifiques
ß

et

Religion (Osirienne)
ß

 

Grèce 1
ß

Sciences scientifiques
(« Philosophes »)

 

 

 

Grèce 2

ß

 

Religion révélée (Christianisme)
ß

 

Moyen Age occidental 1 ß

Toutes les sciences

=

Sciences religieuses
 
ß

 

Moyen Age occidental 2

Sciences scientifiques
ß

<=

Sciences religieuses
ß

 

Epoque moderne

Sciences scientifiques (« Savants »)

+ mais ≠

Sciences religieuses

 


Deux types de « mises en scène »  incongrus :

 

 

ß

 

ß

 

 

1. Appréhension scientifique du fait religieux :

 

 

2. Appréhension de type religieux  d’une chose estimée scientifique :

 

 

 

 

 

 

(Pour plus de détails de ce tableau, Cf. )

[3] « Asile »: En grec: « A-sulon » signifie sans-poursuite d'où le latin « Asilum ». La fonction d'asile était une prérogative religieuse réservée dans l'Antiquité égyptienne juive et gréco-latine aux territoires sacerdotaux, en particulier les temples. Le sujet qui s'y réfugiait était ainsi à l'abri des poursuites. Au Moyen-Age, celui qui se réfugiait sur les territoires de l'Eglise échappait ainsi aux poursuites des justices seigneuriales ou royales, mais tombait sous le coup de la justice ecclésiastique. L'expression « asile d'aliéné » prenait ainsi tout son sens comme lieu géographique accueillant les aliénés faisant l'objet d'un non-lieu en application de l'article 64 du Code Pénal de 1810. Il n'était par contre pas approprié aux aliénés « innocents » qui n'auraient pas eu besoin de non-lieu pour ne craindre aucune poursuite. En  réalité, l'Asile de 1838 dépassa de loin la simple protection, puisque loin que la personne réputée aliénée s'y réfugiât librement, elle y était internée ! L'asile est un lieu sans juge. Ce statut peut encore être le même en l'absence de murs. Ce statut se concrétise au lieu du corps de la personne que l'autorité exécutive dans une certaine mesure s'approprie.

 

[4] Cf. Philippe Pinel: « Mais nous avons encore à envier à une nation voisine de la nôtre un exemple qu'on ne saurait trop faire connaître ; cet exemple ce n'est point l'Angleterre ni l'Allemagne qui le donnent, c'est l'Espagne. Dans une de ses villes (Zaragoza) existe un asile ouvert aux malades, et surtout aux aliénés de tous les pays, de tous les gouvernements, de tous les cultes, avec cette inscription simple : Urbis et Orbis... ». Il décrit ensuite ce qu'on pourrait appeler « l'espace vital », c'est-à-dire les grands jardins, les champs, les possibilités d'occupation: « .. travaux relatifs aux saisons, cultiver le froment, les légumes, les plantes potagères, s'occuper tour à tour de la moisson, du treillage, des vendanges, de la cueillette des olives et retrouver le soir dans leur asyle solitaire le calme et un sommeil tranquille. L'expérience la plus constante a appris dans cet hospice que c'est là le moyen le plus sûr et le plus efficace d'être rendu à la raison... »

Or cet hôpital qu'il donne comme modèle architectural pour nos asiles d'aliénés départe-mentaux avait eu lui-même, comme d'autres en Espagne, en Particulier celui de Valencia (1409), pour modèle, les constructions musulmanes d'al-Andalus (Granada vers 1380), du Maghreb, etc.
Puis, notons que, partout en Espagne depuis la réforme psychiatrique de 1984 ( selon la mise en accord de la législation psychiatrique avec la constitution de 1978 ), le choix a été la fermeture des sites plutôt qu'un impossible réaménagement. ( Il faut savoir que suite aux différentes législations qui avaient ravagé l'institution, ces centres étaient devenus des lieux où régnaient des incuries de toutes sortes.).
Ainsi ferma l'hôpital de Valencia en 1987 qui vécut de 1409 à 1987, soit 578 ans : Extrait du journal « El Pais » du 2 juin 1987 : « Valencia recupera para zona verde los terrenos del psiquiatrico del Padre Jofre. »
[« Valence récupère comme espaces verts les terrains de l’hôpital psychiatrique du Padre Jofre :
Les terrains  de l’hôpital géro-psychiatrique  « Padre Jofre »,. le premier centre d'assistance aux malades mentaux qui fut crée dans le monde seront convertis en espaces verts, Situés dans le district de Jésus, un quartier populeux de Valence.
Cet hôpital, fut fondé en l'An 1409 par "Fra Gilabert Jofré", prédicateur de l'Ordre de la Merci.
La signature hier d' une convention entre la Députation de Valence de laquelle dépend l’hôpital mentionné et l’Hôtel de Ville, établit la cession de l'utilisation des bâtiments et des terrains en faveur de la municipalité qui aménagera à leur place un jardin public et créera des installations pour les enfants et pour le 3ème âge.
En revanche. L’Hôtel de Ville cèdera divers locaux destinés à l'assis­tance ambulatoire aux malades mentaux qui devront être délogés de l’hôpital psychiatrique.
Ces dernières années, les habitants du quartier, par le biais d'associations, avaient réclamé le démantèlement de l' hôpital géria­trique et psychiatrique afin que les bâtiments et les terrains puissent être rendus à l'usage public en permettant de réduire l’énorme déficit du quartier en espaces verts, en centres culturels et en équipements divers.
Aujourd'hui, à la veille des élections municipales, ils voient leurs aspirations comblées. 
». Traduction: jacques de Person.]

 

[5] Au Moyen-Orient prenaient naissance vers le VIIIème siècle les « bimaristans » (du « persan » « bimar  = malade » et « stan = nom de lieu ») ; { En « hindi » aussi « bimar = malade » (Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bimaru), ce qui montre une fois de plus les grandes proximités linguistiques et culturelles – que nous oublions souvent – de l’Inde et de l’Iran, et finalement de toutes les cultures indo-européennes qui vont depuis au-delà de l’Indus jusqu’à l’Atlantique. On oublie souvent, par exemple, que depuis des milliers d’années les Iraniens, les Pakistanais et les indiens du Nord sont restés linguistiquement plus proches de nous que les Turcs – même si le « territoire géographique » actuel de la Turquie a été « européen » aux temps des Hittites et des Grecs.

Le mot « bimari-stan » = hôpital » est toujours le mot iranien en usage pour désigner un hôpital.

Au Moyen Age il a été adopté par le monde arabo-musulman après la conquête de l’Iran, mais souvent déformé en « maristan », le préfixe « ma » désignant le nom de lieu en arabe, et beaucoup d’arabophones connaissent ce mot un peu désuet pour eux, en supposant qu’il est d’étymologie arabe, cependant que l’arabe académique utilise maintenant le mot « mustachfa » dérivé du verbe « chafâ » qui signifie « guérir ».}

Ils doivent probablement leur existence à la rencontre culturelle de l'islam avec les médecins souvent chrétiens en particulier nestoriens installés au Khorassan (Neishapour). Structurés par spécialités, ils comprenaient généralement une unité destinée aux malades mentaux. Certains, dans le Ma-chreq (Orient) comme à Dayr Hizkil ( "dayr = monastère" en arabe ), près de Bagdad, dès le VIIIème siècle, ou dans le Ma-ghreb (Occident), comme le maristan de Ghranata, Grenade, en Andalousie musulmane, leur étant même entièrement consacrés. Ces lieux de soins véhiculés d'abord par l'islam ont été imités plus tard par les provinces chrétiennes de la péninsule ibérique et nos anciens hôtels-Dieu en furent peut-être influencés jusqu'à devenir des lieux de soins.

 

 

 

 

Le maristane de Grenade : « le site archéologique » et « l’architecture »

 

 

 

Pierre de fondation : Texte en arabe :

 

_____________

 

 

 

Traduction en français : jacques de Person d'après « Lafuente Alcantara et Lévi-Provençal ».

_____________

 

 

 

Louanges a Dieu. La construction de cet hôpital a été ordonnée en témoignage de sa pitié envers les pauvres malades musulmans et comme moyen de se rapprocher – si telle est la volonté d’Allah – du Seigneur de l’Univers, en prolongeant son bel ouvrage, exprimé en langage manifeste, et en faisant que ses bienfaits défient le cours du temps et le passage des années afin que puissent la terre et tout ce qu’elle contient recevoir d’Allah car il est le meilleur des donataires. Elle a été ordonnée par Ghani_bi_llah_abou_mohammed , seigneur ,imam, sultan, héroïque, grand, fameux, pur, victorieux, le plus fortuné de ses pairs en gouvernement et le premier d’entre eux dans la voie de l’effort pour se rapprocher d’Allah, seigneur des conquêtes et des actions favorisées par Dieu et de la magnanimité, l’assisté des anges et de l’esprit des prophètes, le défenseur du refuge et de l’asile dans la religion, le prince des sultans… fils du grand seigneur éclairé, le sultan illustre et très haut, le combattant de la foi, le juste, le généreux, le bienheureux, le martyr, le sanctifié, le prince des musulmans, Abou_l_wayyay, fils du seigneur le sultan illustre, le célèbre, le grand, le magnanime, le victorieux, celui qui dérouta les polythéistes et subjuga les injustes infidèles, le chanceux, le martyr, Abou_l_walid_ibn_nasser_al_ansari_al_jazrayi. Qu’ Allah accorde chance à ses ouvrages par son bon plaisir ! Qu’il remplisse ses espérances par sa bonté parfaite et sa vaste récompense Avec cette construction, il créa un bon ouvrage, sans précédent, depuis que l’Islam pénétra en ces terres. Il ajouta ainsi une frange de gloire à l’antique mante de guerre sainte et il se présenta devant Allah en sollicitude de récompense, car Allah est de grande bonté. Il prépara ainsi une lumière qui le précèdera et le suivra le jour où ne seront plus d’utilité ni les richesses ni les fils et où il faudra se présenter à Dieu le cœur libre de tout péché. Il fit commencer la construction de cet édifice durant la seconde dizaine du mois de « mouharram » de l’an 767 de l’hégire (du 28 septembre au 9 octobre 1365 après J-C ). Prit fin ce que le fondateur s’était proposé, et pour lequel il assigna des biens en «oeuvres de piété », en la seconde dizaine du mois de « chawwal » de l’an 778 de l’hégire ( 9 au 18 juin 1367 après J-C ) .Puisse Allah ne pas laisser sans récompense ceux qui oeuvrent pour le bien, ni ne rende vain les efforts des bienfaisants ! Allah bénisse Notre Seigneur Mohammed, le sceaux des prophètes, ainsi que sa famille et tous ses compagnons !

 

 

 

 

 Dans la Romanité, l'assistance aux malades est beaucoup plus tardive : A l'origine, au IXe siècle les hôtel-Dieu étaient destinés à procurer toit et nourriture, c'est-à-dire l'hospitalité, comme leur nom hospitalem > hôpital > hôtel l'indique joliment. Ils n'étaient pas particulièrement destinés aux malades, inexistants en ce temps-là en tant que catégorie reconnue et différenciée. Rappelons que ni les Grecs ni les Romains de l'Antiquité n'ont jamais construit aucune structure qui ressemblât de près ou de loin à un lieu de soins. Le tout premier centre d'accueil ouvert à tout homme en situation précaire aurait été fondé par l'évêque Saint Basile à Césarée de Cappadoce en 370. Par l'édit de 1656 le " renfermement " attribua aux hôpitaux une fonction de détention que l'expression " hospitalisation sous contrainte " peut rappeler.

[6] « Fétiche » Dans la mesure où l'objet fétiche est un écran devant cacher un manque pour soutenir le fantasme de sa négation, l'asile, son peuplement, ses appendices, ne seraient-ils pas un écran occultant ce déni de réalité - le manque juridique - qui en particulier avec l'article 64 et son halo d'extensions tacites alimente sa fondation ? la contrainte, en ce cas, un voile occultant une dérobade de la justice ? C'est peut-être là notre version nationale d'une longue tradition fétichiste dans l'histoire des sociétés humaines. Mais dès lors d'autres questions surgissent dont celle-ci : Une telle organisation qui occupe sans doute une fonction d'équilibration sociale sur un mode pervers est-elle compatible avec une fonction thérapeutique au niveau individuel ? (Cf.:"le champ de la demande et le lit du traitement" : docteur Jacques de Person. inédit.)

 

[7] « iatros » est le médecin et « psuchè » est l'âme immortelle, dans la terminologie grecque tardive. A l'époque ancienne « psuchè » désigne simplement la vie, mais on trouve déjà ce mot dans l'Odyssée pour désigner la survie des morts. Cette appropriation fait passer du double système prêtre-âme et médecin-corps à un seul, confiant désormais l'âme au médecin.

« Psychiatre » : mot apparu au XIXe siècle, forgé sur l’assemblage des mots grecs : iatros = médecin et psuchè = l’âme immortelle (ce dernier sens dans la terminologie chrétienne et même hellénistique). Notez bien le u qui se prononçait i à l’époque tardive et peut être transcrit indifféremment u ou y. A l’époque homérique " psuchè " désigne simplement la " vie ", mais on le trouve aussi dans l’Odyssée pour désigner la " survie " des morts. Quoi qu’il en soit, l’assemblage est étonnant puisque la santé de " l’âme " était traditionnellement l’affaire des prêtres. D’autre part, le fait même qu’il y ait des psychiatres reconnus et utilisés par l’Ordre officiel impliquerait donc la reconnaissance de " l’âme immortelle " (il faut préciser que le mot psuchè n’a jamais signifié quoi que ce soit qui évoque la simple pensée). En réalité, c’est encore vers la Révolution qu’il faut chercher les racines d’une métamorphose aussi considérable des valeurs traditionnelles, Révolution qui avait institué les prêtres assermentés, les autres devenant dès lors " réfractaires ". On est passé d’un système à deux fonctions prêtre-âme et médecin-corps à un seul, confiant l’âme au médecin, qui est d’autant plus signifiant que les " élites " du XIXe siècle qui ont mis ce mot en vogue, connaissaient parfaitement le grec. L’usage a maintenant consacré ce mot.

 

[8] Cf. Notre description du vocabulaire au début de notre article « Habeas corpus et système psychiatrique français», ou mieux, lire la loi du 27 juin 1990).

 

[9] Expression due à Jean Sevillia, auteur d’un livre qui la porte en titre.

 

[10] Les lois font le droit et rien d'autre. La confusion entre droit et justice est fréquente du fait que, en France, « la justice » est chargée de s’inspirer « du droit »

 

[11] La « Maât » vient du verbe « maâ » dont le sens principal est « être vrai ». « Maât » est avant tout la « Vérité ». « L’injustice » est alors de faire croire « vrai » ce qui est « faux ». On retrouve la racine en copte et dans certaines langues « bantou ». En hiéroglyphes:

 

[12] Mais  notons bien que, dans l’Egypte Ancienne, « l’égalité en légèreté » entre le « cœur du défunt » et la « plume », symbole de l’envol et transcription hiéroglyphique du nom de Maât, n’est pas l’évocation d’une « égalité  en droit » entre les hommes, comme il en pourra advenir dans notre système civique.

D’ailleurs, « une égalité », « un droit », « le droit » ne sont pas « la justice ».

Une égalité pure sans « référence à un  idéal » perdrait tout sens de « justice ».

La justice s’apprécie dans un « champ  de référence » donné, et ne réside pas dans la simple égalité. (Pour la question de « l’idéal », voir l’article de Freud « Psychologie des foules et idéal du moi ».)

La justice peut justifier « » et « » même  s‘ils ne sont pas égaux, ou les condamner l’un et l’autre

même s’ils sont égaux.

 

[13] Devenus en Grèce les « Champs Elysées ».

 

[14] A partir de 1838, avec la psychiatrie, ce schéma deviendra :

 

Ciel non reconnu

= assimilé à l’irrationnel

 

Terre =

pensées et actions

Raison :

Justice humaine terrestre autonome :

↑↓

Déraison

↓ Justice

↓↑ Etat →

↑↓ Médecine →

↑↓

Psychiatrie

↑↓Bien

↑↓Mal

Ennemi public :

 

Maladie →

Mort →

 

Voir les deux schémas de la systématisation repris et commentés dans une autre page (Cf. ) :

[15] A la fois dans la continuité et dans l’œcuménisme, Jésus est venu en messager de la symbolique osirienne, par laquelle  la mort offre à l’homme  la perspective d’un accès au monde de la déité et de la perfection : « Au commencement était le Verbe…Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous…A tous ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu… »  (Evangile selon saint Jean 1). Autant que la religion des pharaons,  le christianisme est enraciné dans le Verbe.

[16] Ajoutons que le Saint-Esprit, le Paraclet, descendu sous forme de langues de feu sur la tête de chaque homme le jour de la Pentecôte est celui qui a permis aux hommes qui parlaient des langues différentes de se comprendre entre eux. Le même lien qui est entre tous les hommes est aussi le lien entre les hommes et le Créateur.

 

[17] Coran :

            (Coran « le Récit », XXVIII, verset 5 ) : Comme le christianisme premier, l’islam premier prend la défense des opprimés: « et nous voulions favoriser ceux qui avaient été humiliés sur la terre » (« Interprétation » Denise Masson).

            Et (Coran XXI « Les prophètes », verset 47) : « Nous placerons des balances exactes au jour du jugement dernier. Nul ne sera lésé en la plus petite chose, fut-ce du poids d’un grain de moutarde. Nous les apporterons et elles nous suffiront pour les comptes. ».

 

[18] La naissance du Purgatoire : On établit alors la différence entre les « péchés véniels » susceptibles d’être expiés au Purgatoire, et les « péchés mortels » menant droit à l’Enfer. L’humeur était en effet aux calculs, lorsque s’est posée avec acuité à l’Eglise la question de l’autorisation ou non du « prêt avec intérêt », en particulier du fait du développement des banques, à Sienne dès le XII ème siècle, puis à Gênes et à Venise (Cf. En islam aussi l’interdiction de la « riba » met en question la légitimité de l’existence des banques). Puis vint la question du « rachat des indulgences » . Le tout a donné naissance, d’un côté à la « Renaissance européenne », à partir de l’Italie, et de l’autre au « protestantisme ».

C’est bien, en effet, le sens de ce mot « Renaissance », trouvé au XIX ème siècle, dans un élan de « laïcité triomphante »,  pour désigner le mouvement de retour d’alors vers « l’Antiquité gréco-latine pré-chrétienne », lequel permit de se dégager de certaines des contraintes du christianisme. L’Italie s’enrichira encore de l’apport en arts et en sciences des réfugiés de Byzance, qui s’écroulait lentement sous les coups répétés des Ottomans. Dès lors, n’était guère nécessaire le recours aux fameuses traductions « gréco => syriaco => arabo => latines » pour avoir accès aux œuvres des « philosophes grecs classiques », puisqu’on avait directement accès aux textes originaux ou à leurs copies que les byzantins apportaient avec eux.

L’étude des langues européennes anciennes, et aussi, en même temps, des langues orientales (François I er crée le « Collège de France »), se développa alors en Europe dans ce mouvement « pré-laïc », appelé à juste titre « Humanisme », qui portait ombre au « théo-centrisme » du christianisme.

C’est en opposition à ce « libéralisme précoce » que se développa « La Réforme » du protestantisme.

En réalité, la situation devint beaucoup plus subtile puisque, contre le protestantisme, se développa la « Contre-Réforme » catholique. Finalement, cette « Renaissance » initialisée dans les pays méditerranéens de l’Europe du Sud sera à la fois le produit de ce « paganisme retrouvé » et d’une « Contre Réforme » sévère. Le protestantisme au contraire en appelait à l’ascèse d’un  « christianisme premier retrouvé ».

Par son « avant » et son « après » du « christianisme premier », la « Renaissance » « encadrait » le protestantisme.

C’est ce bain de contrariétés et/ou de contradictions, tantôt généreuses tantôt perfides, qui  fit le lit des « Guerres de Religion ».

 

[19] Dans JOB 30, 23 l'Enfer est « le rendez-vous de tous les vivants ». L'idée d'une récompense pour les Justes apparaît seulement avec les Maccabés (2M-12, 43 - sagesse 3, 1-10) autour de l’an 100 avant Jésus Christ .

En effet, au moment de la révolte des Maccabés, l'idée de l'au-delà est brandie par les Hébreux contre la conquête coloniale hellénique païenne. Les mêmes allégeances religieuses seront opposées à la conquête romaine. Le vaste mouvement religieux insurrectionnel dont le christianisme ne sera la figure de proue que tardivement se prépare déjà et rapproche les Hébreux des Égyptiens. Les Grecs subjugués à leur tour y adhéreront plus tard.

 

[20]Paradis est la transcription du mot « pairi-daeza » = « parc clôturé », passé en babylonien tardif, en hébreu (Ancien testament Ne 2,8 - Ct 4,13), en grec il désigne chez Xénophon le « parc des rois de Perse » et en latin, c'est ainsi que le mot « paradisus » de la vulgate a traduit « l'Eden ».

 

[21] Mésopotamie. L'écriture, la Raison, les Dieux par J. Bottéro. Ed. Gallimard, 1987, p. 335.

 

[22] Le rôle de la Crête comme intermédiaire de la transmission du savoir de l'Afrique à la Grèce reste pratiquement à étudier.

 

[23] Il y a peu encore, pour évoquer un défunt, un égyptien pouvait dire simplement « celui qui est de l’autre côté du Nil ».

 

[24]Le rôle de la Crête comme intermédiaire de la transmission du savoir de l'Afrique à la Grèce reste pratiquement à étudier.

 

[25] Dans l'Odyssée les références élogieuses à l'endroit de l'Égypte sont légion. En voici une à référence médicale et médicinale : « ...Mais la fille de Zeus, Hélène, eut son dessein. Soudain elle jeta une drogue au cratère où l'on puisait à boire : cette drogue calmant la douleur et la colère, dissolvait tous les maux ; une dose au cratère empêchait tout le jour quiconque en avait bu de verser une larme, quand bien même il aurait perdu ses père et mère, quand de ses propres yeux, il aurait devant lui vu tomber sous le bronze un frère, un fils aîné ! Remède ingénieux dont la fille de Zeus avait eu le cadeau de la femme de Thon, Polydamnas d'Égypte ; la glèbe en ce pays produit avec le blé mille simples divers; les uns sont des poisons, les autres des remèdes, pays de médecins, les plus savants du monde (« Epistaménos péri pantôn anthropôn » -epistamenoV  peri pantwn anqrwpwn), tous du sang de Paeon...». Homère Odyssée vers 219-232.

 

[26] « L'Égypte ... fut la première patrie des médicaments sans nombre qui par les grecs et les romains ou par les arabes sont entrés dans notre pharmacopée de simples. » . Cf. Théophraste : Histoire des Plantes X-15. Traduction et note Victor Bérard. Ed. les Belles Lettres.

 

[27] « En Égypte, « l'Habeas Corpus » est de rigueur, il n'y a que des « citoyens » au sens plein, à l'exclusion de tout esclavage national : un égyptien ne peut pas être réduit en esclavage. L'individu jouit de toute la liberté compatible avec un droit public conçu pour le service de tous. La monarchie avait réussi à incarner cette notion de bien public et trois fois de suite l'échec de la « féodalité » qui tentait de la supplanter, tout en gardant ses principes et sa morale, ne rendait que plus nécessaire son retour offensif.

Les idées républicaines ne trouvent aucun appui qui leur permette de se fortifier. Elles ne naissent même pas. l'Égypte a ignoré « la République », comme le reste de l'Afrique noire. Il faut chercher le rôle joué par la spécificité de l'organisation sociale dans la tiédeur, la modération et l'esprit même des revendications sociales qui à l'exception de la crise qui marque la fin de l'Ancien Empire, n'ont jamais eu l'aspect torrentiel des révolutions des cités grecques ».

Cheikh Anta Diop[27] n'hésite donc pas à appeler « Habeas corpus » ce régime de protection des « droits de l'homme » dont jouissait les égyptiens anciens. Et le rayonnement social de l'Égypte en direction de la Grèce ne fit qu'augmenter avec le temps.

Il est possible, (selon cheikh Anta Diop) que les réformes sociales du pharaon Tsocchoris de la XXIVe dynastie (vers 720-715) qui furent de la plus haute importance pour l'Égypte, aient servi de modèles à Solon, législateur d'Athènes (640/558 av. J.C.) : « J'ai rédigé — pourra-t-il dire — des lois égales pour le pauvre et pour le riche, fixant à l'égard de chacun une justice droite ». Aucune créance ne pourra plus être exécutée sur la personne insolvable. Mais ce droit attique n'exista jamais dans aucune autre cité grecque.

 

[28] En égyptien pharaonique : « maria » = « aimée » de la racine « mry » = « aimer », ce qui est légèrement différent du correspondant sémitique « miryam », sans racine propre ni signification propre.

 

[29]   Opposons succinctement ici la Mésopotamie à l’Egypte :

En Mésopotamie, on écrit en cunéiformes, qui donneront naissance à l’alphabet phénicien, puis à celui du grec et du latin, puis aux alphabets européens qui sont donc asiatiques. On compte avec le système hexadécimal, d’où nos heures de 60 minutes et nos 360 degrés. L’homme prie son Dieu ou ses dieux de lui procurer son bien et ses biens dans le monde d’ici-bas. La mort représente l’horreur suprême après laquelle il n’y a rien, ou rien de bon, ni aucune justice. C’est pourquoi les héros recherchent l’élixir de la jeunesse éternelle. On y décrit les souvenirs du déluge : La Bible reprendra ces vieux textes, mais deviendra « monothéiste », voire « au-delà du monothéisme », puisque le Dieu, abstrait, est imprononçable. De cette pensée asiatique, la Grèce de l’Iliade est héritière et redevable.

En Egypte, on écrit avec des hiéroglyphes. On compte avec le système décimal. L’homme prie son Dieu ou ses dieux, mais surtout accorde son comportement sur terre en vue de son futur jugement dans l’au-delà, lequel jugement décidera de l’envoi du défunt dans un autre monde, très réel, structuré avec un Enfer et un Paradis pour l’éternité. La vie après la mort est « la vraie vie ». Pour cela le corps doit rester intact. C’est pour cela qu’on le momifie et que l’on place les momies dans des sarcophages. Avec le temps, les dieux se regroupent, et la conception de la « chose divine » devient la triade pré-chrétienne Isis - Osiris - Horus.

 

[30] Rappelons qu'Antigone fut enfermée vivante dans son tombeau mais ce fut aussi le sort d'autres femmes d'être enterrées vivantes en période de pénurie alimentaire.

 

[31] Le verbe " Phuteuei " est de la racine de " Phusis " (clic) : la nature, la physique (voir note 6) et de la même racine aussi que " Phytos ", la plante : le mot veut dire engendrer, faire pousser, physiquement, comme pousse une plante. " Hubris ", la démesure, c’est l’inverse de la justice, figurée par la symétrie (syn-métron) de la balance.

 

[32] Oedipe comme sa fille Antigone dont nous avons parlé avaient du sang grec et égyptien mêlés. Les grecs avaient une société patriarcale. Les égyptiens avaient une société non pas matriarcale mais égalitaire, à repérage volontiers maternel comme dans toute l'Afrique. Ce qui ne veut pas dire que les fonctions souveraines étaient féminines. Dans une grande partie de l'Afrique encore aujourd'hui, une femme peut avoir recours à la barbe postiche comme faisaient les pharaons. C'est un symbole de fonction plus que de sexe. De plus, s'inscrire dans le repérage d'une mère charnelle réelle et d'un père divin symbolique, comme ce fut le cas d'Horus, fils d'Isis et d'Osiris glorieux, ou de Jésus, fils de Marie et du Saint-Esprit était chose banale pour les pharaons, y compris pour Alexandre le grand quand il devint pharaon. Le mariage physique entre frère et sœur était absolument normal chez les pharaons.

Il y a donc là des règles et toute une symbolique africaine, qui sans être traitée expressément a peut être été interrogée les grecs à ce moment-là. Dumézil affirme que les grecs sont ceux qui sont restés le moins indo-européens de tous les indo-européens.

Oedipe faisait partie de la lignée des « labdacides (= les boiteux) ». Dans la légende Cadmos son bisaïeul paternel, fondateur de Thèbes était parvenu jusqu'à cette ville en recherchant Europe enlevée de Phénicie par Zeus déguisé en Taureau.

Son père Agénor avait quitté l'Égypte pour régner sur Tyr et Sidon tandis que son frère Bélos était resté en Égypte, marié à Arsinoé fille de Nil.

Agenor et Belos étaient fils de Cybie et Poséïdon. Cybie était la fille d'Epaphos (= le taureau Apis selon Hérodote) et de Memphis, alors que Memphis est une autre fille de Nil.

Epaphos avait été conçu au bord du Nil par le toucher de Zeus sur Io qu'il avait transformé en vache pour tromper Héra. Io avait du traverser la mer ionienne à laquelle elle donna son nom et le Bos-phore (passage du boeuf) auquel elle donna aussi son nom. Tels sont les ancêtres d'Oedipe, une famille d'émigrés en somme.

On remarquera dans la mythologie grecque une quantité de bovins, symboles africain de fertilité (Hathor), sans rapport avec la réalité surtout ovine et caprine de l'élevage péninsulaire grec.

 

[33] Evolution de la pensée grecque. du point de vue du couple « ici-bas/au delà » :

La Grèce archaïque est asiatique, ou, si l’on veut, indo-européenne. Les influences mésopotamiennes sont prépondérantes. Mais à partir du VIème-Vème siècle l’influence égyptienne, non sans engendrer des conflits culturels, devient déterminante, et responsable du dit « miracle grec » des milésiens, dans tous les domaines de la pensée. Déjà les cosmogonies d’Hésiode, « le prophète grec », sont très proches des cosmogonies égyptiennes. Ce phénomène s’accentuera encore après les conquêtes d’Alexandre le Grand et la fondation d’Alexandrie. Trois cents ans plus tard, ce milieu hellénistique recevra le message du Christianisme, synthèse multiple dont l’essentiel est structuré dans le prolongement de la pensée égyptienne, en opposition radicale avec la culture biblique de l’Ancien Testament. Au VIème siècle avant Jésus Christ, Xénophane de Colophon, « païen sceptique », dénonce dans la représentation des dieux une représentation mentale « projective » : Ainsi dira-t-il, par exemple, que « si les taureaux avaient un dieu, celui-ci aurait une apparence de taureau », etc.  Au milieu de cette période de métamorphose, Au VIème siècle, un voyageur grec en Egypte, Hérodote, note sa surprise de sa découverte que les égyptiens font tout à l’envers des grecs.

Puis, dés le Veme siècle, l’immortalité de l’âme est déjà proclamée par Platon qui a été « étudiant » en Egypte, et sa morale pré-chrétienne s’oppose radicalement à celle des matérialistes, Démocrite, et, plus tard, Epicure.

A partir de ce moment là, chez les philosophes grecs, puis dans Rome qui en héritera, on percevra toujours et clairement deux courants qui s’opposent et se radicalisent jusqu’à l’avènement du christianisme: Le courant spiritualiste platonicien, et le courant matérialiste atomistique, avec Démocrite, Epicure, Lucrèce.

On ne peut donc pas, comme le font un peu trop rapidement certains penseurs du Moyen Age (chrétiens ou musulmans) opposer « la religion » à « la philosophie », car si la religion, chrétienne ou musulmane, est une, « la philosophie », elle, comprend au moins deux parts inconciliables, dont l’une a fait le lit du christianisme. Quant aux questions qui sont de l’ordre des « révélations », la philosophie de l’antiquité n’a jamais eu l’occasion de les aborder pour des raisons chronologiques.

Au VII ème siècle de notre ère, le monde arabe, pour lequel le mot « grec » au sens moderne est devenu synonyme de « chrétien », reçoit par son messager Mohammed la révélation d’une nouvelle religion qui deviendra l’Islam. Le Coran reconnaît la Torah, les Evangiles et Jésus. Comme le christianisme, il affirme l’existence d’un dieu unique, mais sans trinité, du jugement dernier, de l’enfer et du paradis, et respecte de nombreux héritages orientaux antérieurs. Le croyant est ainsi « ‘abd Allah » (= « sujet d’Allah »). Tel était également le prénom du père du messager Mohammed).  

Souvent, les apparences changent peu, alors que déjà le fond n’est plus le même, et que se profilent à l’horizon de nouvelles conséquences: L’évangélisation de la Gaule s’est gardée d’abolir les rites gaulois, mais elle en a changé le sens.

En réalité, une quantité gigantesque de recherches restent à faire sur la Grèce. Lorsqu’au temps de la Renaissance européenne les regards se sont tournés vers l’antiquité gréco-latine, dans le contexte géopolitique de la méditerranée de l’époque, la très fragile Europe cherchait à consolider son identité. C’est avec raison qu’elle se découvrit des racines culturelles grecques. Mais elle s’interdit d’aller plus loin. Elle se prit à dénier tout ce qui était au-delà de l’Europe, ou, dans le temps, d’explorer ce qui était antérieur à Homère. Bien plus, elle fit mine d’ignorer que Solon, Thalès, Pythagore, Platon, tenaient leur savoir de l’Egypte, alors que les grecs eux-mêmes n’avaient cessé de le proclamer. Il est probable que le mot « sophia », à l’origine des « sophistes », puis entré dans le mot « philosophie »(= « amitié pour la sagesse »)  soit d’origine pharaonique. Il est certain que ce n’est pas un mot grec (Cf. Chanteraine : « dictionnaire étymologique de la langue grecque »). C’est alors que le concept de « miracle grec » a été inventé pour expliquer l’apparition soudaine du savoir et des institutions. Pourtant, l’Egypte n’a de cesse d’être présente dans les légendes grecques, dans celle d’Œdipe en particulier, et Antigone semble bien incarner l’expression vive d’un « choc culturel ».

Dans le livre « Black Ahena », Martin Bernal va jusqu’à affirmer que le roi « Minos » de Crête était africain et que le nom du port de « Salamine » vient du sémitique. Certes, en arabe: « Salam = paix » et « mina = port », mais il est encore bien difficile d’avoir des certitudes si ponctuelles sans document authentique. Les certitudes, par contre, se jugent à l’aulne des vastes emprunts à l’Asie et l’Afrique dans tous les domaines. Il n’y aurait, aujourd’hui, aucune raison de se priver de les explorer.

 

[34] Dans la rhétorique.

 

[35] Pour les Stoïciens, la loi naturelle est " Recta Ratio ", la droite Raison.

 

[36] Dans la relation de son voyage en Egypte au VIe siècle avant J.-C. déjà Hérodote s'étonne que les Egyptiens fassent en tout le contraire des Grecs ! 

 

[37] A d’autres points de vue aussi, comme on le constate en littérature : Epopée (Iliade, Odyssée = Chanson(s) de Roland, chansons de geste) => théâtre : tragédie : (Eschyle => Euripide => Sophocle = Corneille => Racine) => comédie (Aristophane = Molière), et nouvelles, romans => confessions, etc.

 

[38] « Il y avait 7 détenus, fous ou criminels, qu'il fallut bientôt enfermer ailleurs ». Fr. Olivier-Martin. « Histoire du droit français des origines à la Révolution ». Réédition CNRS 1992.

 

[39] Les abréviations sont plus utilisées au quotidien que les dénominations complètes :

Selon la loi de 1838 n’existaient que les deux types de « placements préfectoraux » : Placement d’Office= P.O., et Placement Volontaire = P.V., auxquels sont venus s’ajouter par la suite les Services Libres = S.L.

Selon la loi de 1990, les deux types « d’hospitalisations sous contrainte », faisant également l’objet de dossiers à la préfecture, sont devenus Hospitalisation d’Office = H.O. et Hospitalisation à la demande d’un Tiers = H.d.T. L’hospitalisation libre est appelée H.L.

Hormis le vocabulaire, les ressemblances sont considérables entre PO et HO, PV et HdT, SL et HL.

 

[40] Que signifie le mot « religion » ? Cicéron lui-même avait du mal à le définir. Etymologiquement « religio » pourrait dériver de « re-ligare », « relier », ou de « re-legere »,  « re-lire » ou « re-élire ». Le sens contenu dans « ligare » nous semble plus plausible. Il pourrait s’agir alors soit de relier les hommes entre eux, (les engageant d’ailleurs « à se dépasser » dans leur « idéal du moi » freudien), soit de les relier à un dieu (les engageant alors très précisément vers leur « moi idéal» freudien). A la limite, un dieu peut n’apparaître que comme un cas particulier de l’homme, comme un homme particulier. Dans ces conditions, on comprend qu’il peut bien sûr exister des religions sans dieu. Il peut aussi exister un « leader », plus ou moins adoré. Mais le concept peut même être abstrait : c’est ce qui a été particulièrement recherché lors de la révolution de 1789.  Dans tous les cas enfin, le concept de religion est, quelle qu’en soit la forme, l’antithèse de « l’individualisme ». De ce fait, les mystiques sont souvent mal  tolérés par les instances religieuses qui réussissent difficilement à les incorporer à la grande foule des fidèles. Notons que, en psychiatrie, traditionnellement, « les délires mystiques » constituaient bel et bien une maladie décrite dans les manuels.

 

[41] Au lieu de symbolique laïque Panthéon signifie pourtant : " lieu de tous les dieux ".

 

[42] Loi du 7 mai 1794.

 

[43] Le Docteur Jacques Postel fait remarquer que Napoléon semble n’avoir guère songé à lui faire appliquer son propre article 64 du CP de 1810 !

 

[44] Ou plus exactement,  les deux pragmatismes ne se ressemblent pas : le pragmatisme anglo-saxon se résout dans l’équation commerciale, ( les « alizés » sont des « trade winds ») alors que notre pragmatisme latin se résout dans les classifications. Dès lors, il n’est pas étonnant que les « étrangetés inclassables » de chacun y prennent l’allure de « corps importuns» particulièrement dérangeants.

 

[45] Note 15. La tradition des anglo-saxons (Common Law) se différencie de la nôtre sur le plan judiciaire par au moins trois points fondamentaux :

1 - L'apparition d'un parlement et d'une Monarchie Constitutionnelle écrite dés 1215, la Carta Magna.
2 - La déclaration de l'Habeas Corpus dés 1689.
3 - L'absence de codes obligeant ainsi les juges à se référer à différentes jurisprudences (c'est le droit coutumier) mais aussi à réfléchir au particulier et à juger.
Chaque système a ses partisans et ses détracteurs. Mais bien entendu, au temps des hostilités napoléoniennes contre l'Angleterre, c'est du droit romain que l'on s'inspira pour la rédaction du Code Civil des Français. Ces différents systèmes ont des incidences considérables sur la psychiatrie des uns et des autres. (Un troisième droit, le droit musulman, mériterait d'être exposé mais les limitations de notre texte ne le permettent pas).

 

[46] Jacques Postel remarque que Napoléon ne lui a pas fait appliquer son propre article 64 du Code Pénal de 1810 ! Dans cette même clinique se trouvaient égale-ment d'autres contestataires malheureux, parmi lesquels les deux enfants de l'intendant de Paris Bertier de Sauvigny exécuté en 1789, Armand et Jules de Polignac enfants de la favorite de Marie-Antoinette, Alexis de Noailles, Puyvert, Hippolyte de Solages, etc. . Ils purent y fonder la société secrète des "chevaliers de la Foi", laquelle eut un rôle important à la Restauration.

 

[47] L’idée n'est pas nouvelle :

Napoléon expose clairement sa théorie du Pouvoir issu du Droit Divin dans les mémoires de Sainte-Hélène.

Déjà, Platon n'écrivait-il pas (Lois livre II 664 a): « le législateur n'a besoin de chercher à découvrir rien d'autre que de savoir quelle croyance donnée par lui à la cité, réaliserait pour elle le plus grand bien... » ?

L'encyclique Fulgens Corona de Pie XII en 1953 n'est pas d'essence différente : « qui ne voit qu'à rejeter notre sainte religion, à nier la volonté de Dieu, qui sanctionne le bien et le mal, les lois sont presque réduites à néant et l'autorité publique presque réduite à l'impuissance ? En outre quand ces fausses doctrines ont fait perdre l'espérance des biens immortels, il est normal que les hommes soient poussés par leur nature à chercher avec une avidité sans mesure les biens terrestres, à désirer ardemment ceux d'autrui et parfois même, quand ils en trouvent l'occasion ou la possibilité, à s'en emparer par la force ».

Dans un livre sur  L'Orient arabe (« L’orient arabe, arabisme et islamisme de 1798 à 1945 », Edition Armand Colin, Paris 2000), analysant les fondements du pouvoir Ottoman, «  Henry Laurens » cite le mémorandum d’un « raï’s el Kuttab », Ahmed Atif Effendi, soit le principal secrétaire de la chancellerie, au moment du passage de Bonaparte en Egypte, que le ministre est loin d’accueillir « en libérateur ». Il est frappant que ses paroles pour l’islam sont presque mot pour mot les mêmes que celle de Pie XII pour le christianisme. Henry Laurens, (pp. 42-43), cite une citation de Bernard Lewis (« Islam et laïcité », Paris Fayard, 1988, pp. 64-65) :

«  …Mais Bonaparte et ses conseillers orientalistes jugent que l'on ne peut gouverner l'Orient qu'en utilisant l'Islam comme arme politique, … …C'est ainsi que Bonaparte, pour pousser les populations égyptiennes à se rallier aux Français, mélange la rhétorique révolutionnaire française et la légitimation islamique des révoltes: il affirme que les « Mam1ouks » ne respectent pas Dieu, que tous les hommes sont égaux devant lui et que les Français sont les « vrais musulmans » puisqu'ils ont chassé le pape de Rome et détruit l'ordre de Malte…  » 

Mais le « raï’s el Kuttab » ne croit pas à la sincérité des paroles de Napoléon, et il écrit :

« …Les gens bien informés n'ignorent pas que la conflagration de sédition et de scélératesse qui éclata il y a quelques années en France, projetant des étincelles et des flammes de trouble et de tumulte dans toutes les directions, avait été préparée de longue date dans l'esprit de certains hérétiques maudits … …De la sorte, les célèbres athées Voltaire et Rousseau, et d'autres matérialistes de leur acabit avaient édité et publié divers ouvrages consistant, Dieu nous en préserve, en insultes et calomnies contre les purs prophètes et les grands rois, réclamant la , suppression et l'abolition de toute religion… etcNul n'ignore que l'ordre et la cohésion de tous les États reposent avant tout sur la solidité des racines et des branches de la sainte loi, de la religion et de la doctrine ; que seuls !es moyens politiques ne suffisent pas à assurer la tranquillité du pays et l’obéissance des sujets; que la nécessité de la crainte ,de Dieu et le respect du châtiment dans les cœurs des esclaves de Dieu sont un des décrets divins les plus indéracinables… ....[ les révolutionnaire français ont ainsi préparé ].... la voie à la réduction du peuple de Franœ à l’état de bétail… ….Ils ont fait traduire dans toutes les langues et, publier en tous lieux la déclaration rebelle qu’ils appellent « les droits de l’homme » et se sont efforcés d’inciter le peuple de toutes les nations et de toutes les religions à se rebeller contre les rois dont ils sont les sujets  ».

Bonaparte aurait voulu asseoir son prestige en Egypte sur l’islam. Le passage  de Bonaparte en Egypte est relaté par son contemporain « Jabarti », qui a été impressionné par les canons et la technique occidentale, mais ne croit pas beaucoup à la sincérité d’un « Bonaparte enturbanné » qui se déclare l’ami des musulmans sous prétexte qu’il a repris au passage l’île de malte aux chevaliers chrétiens.  Il est considéré comme « un croisé déguisé ». Plus tard, Napoléon, empereur, voudra à nouveau asseoir son prestige sur la religion, mais cette fois sur le christianisme, ou plus exactement faire reconnaître ce dont il est l’auteur par le pape.

L’idée d’asseoir un pouvoir sur une religion est récurrente dans l’histoire. Et une religion peut être volontairement déformée à cette fin. Peut-être même l’idée apparaît-elle plus fréquente encore, si l’on applique aussi le mot « religion » aux thèses « matérialistes », en prenant en compte les seules notions de finalité, de croyances et de dogmes, de mystères même, sans accorder à l’origine du système le nom d’un dieu.

[48] Le droit français ne pourrait-il pas reprendre à son compte des formules du droit romain comme la " procédure formulaire " ou la " cognition extra ordinem " lui permettant de rendre possible des actions non prévues ?

[49] In Histoire de la Psychiatrie sous la direction de Jacques Postel et Claude Quetel.

 

[50] Déjà Epicure dans ses dernières maximes nous explique que si l'homme était sage il n'aurait point besoin de Lois. Mais pour les Epicuriens, c'est l'immense majorité de l'humanité qui est folle et le sage qui est l'exception : Porphyre ( "De abstinencia". Livre I, ch. VIII) cite Hermarque, successeur d'Epicure à la tête du " Jardin " : "Si tout le monde était également capable de voir et de se rappeler ce qui est conforme à l'intérêt, nul n'aurait besoin de lois mais chacun de son propre mouvement se garderait de faire ce qui est interdit et accomplirait ce qui est prescrit. Mais pour ceux qui ne voient pas d'avance ce qui est avantageux, il faut la menace de la peine. Suspendue sur eux, elle les force à maîtriser les impulsions qui les poussent à des actes contraires à l'intérêt et en même temps elle les contraint par la force à faire ce qu'il faut".

 

[51] La publicité des Placements d'Office ou des Hospitalisations d'Office est une question problématique : La rapidité et la discrétion des mesures exécutives devaient être une protection supplémentaire pour l'interné (J.Postel C.Quetel). A notre avis il conviendrait de distinguer ladite maladie, qui doit être couverte par le secret médical, même vis à vis de l'administration, d'une privation de liberté, qui doit relever de la justice et de la publicité.

 

[52] Ce sont lesdites " guerres civilisatrices " et un peu plus tard Lyautey écrira " un médecin vaut bien tout un escadron " en évoquant sa politique " d'apprivoisement " des indigènes. Mais, ajoutons nous, un psychiatre ne remplace pas un commissariat !

 

[53] Sans même évoquer la délicate question des incapacités des adultes majeurs, pour laquelle nous renvoyons aux travaux de Monique Bucher-Thizon [Cf. " La gestion des biens comme alternative à l'hospitalisation ", in : " Raison psychiatrique, Raison juridique ", p.p. 300 à 358 " et " application de la loi du 3 janvier 1968 en psychiatrie, préliminaire critique à la notion de tutelle à la personne " in " Justice et psychiatrie, normes, responsabilité, éthique ", p.p. 53 à 62 ", ouvrages cités en bibliographie], nous parlons au moins ici de la privation du droit civique, pour tout hospitalisé sous contrainte, de pouvoir se défendre en justice comme tout autre citoyen sur les motivations de sa privation de liberté, exceptée pour lui la possibilité difficilement accessible que nous avons appelée " habeas corpus à posteriori " Cf. clic sur  " Système psychiatrique français et procédure d'Habeas Corpus " P.Rappard J. de Person. in l'Evolution Psychiatrique .1994.

 

[54] Publicité des P.O. (21)

 

[55] D'ailleurs, à l'intérieur même de cette assimilation s'en surajoutent deux autres : Le domaine des soins réunit sous la même appellation d'aliénation mentale aussi bien des registres " idéologiques ", ayant trait à des croyances dont le caractère subjectif, personnel, culturel voire religieux est primordial, qu'il soit délirant ou non, que des registres à priori " an-idéologiques " qui traduisent des désordres graves des régulations biologiques, tels les troubles thymiques, les troubles mnésiques, etc.. Il est étrange que la même procédure prétende traiter des problèmes aussi différents. En fait, la loi de 1838 ne devait appréhender que des comportements, et non des idées. Mais ni la demande initiale, en général, ni l'autorisation de sortie en cas de placement d'office ne venaient des médecins. Les médecins, eux ont seulement recherché l'explication des dits comportements, sans s'autoriser à/ou pouvoir définir les limites du monde de la folie, construisant ainsi la " nosographie ". Ainsi se fit le lit d'une très prochaine " médicalisation des mesures ", achevée par la loi du 27 juin 1990. L'expression consacrée " d'ordre public et sûreté des personnes " reprise par la loi de 1990 ne précise nullement au bénéfice de quelles personnes la mesure sera prise, comme si la sûreté des uns et des autres pouvait être assurée par une même mesure, ce qui n'est pas nécessairement le cas. En fait, si on y réfléchit bien , toute la médecine aussi devrait aller dans le sens de la " sûreté des personnes ", mais, sans doute, penserait-on à priori, de " toutes " les personnes, c'est-à-dire autant du patient que de la société. Il n'en allait pas de même dans l'Antiquité grecque, et même à Marseille colonie grecque, avec la pratique du " pharmacos ", lapidation d'un " homme-bouc-émissaire " pour guérir la ville d'une épidémie. La psychiatrie de 1838 nous rapproche de cette Antiquité en ce que, dans le domaine médical, au-nom-de ce que l'on croit être le " bien commun " elle admet aussi l'exclusion hors du régime commun d'un ou plusieurs individus. Cette question préoccupe maintenant tout le monde de la médecine à propos de la Sécurité Sociale. Elle a été agitée brièvement au moment de l'apparition de l'épidémie du sida. Il n'est pas étonnant que cette problématique qui oppose la démocratie, c'est-à-dire le pouvoir de la majorité, aux droits de l'homme, c'est-à-dire les droits de l'individu, soit réapparue avec l'époque contemporaine. Malheureusement, la loi de 1838 brouille une dialectique qui ne peut pas être traitée aussi légèrement. Toute la médecine est de plus en plus impliquée dans ce type de situation confrontant le bien individuel et le bien collectif. : On presse le médecin d'agir sur un patient pour résoudre un conflit de société ou éviter de mettre en cause ladite société. Mais comment peut-on demander au médecin de réparer , étant entendu qu'il n'a pas la possibilité d'être écouté pour prévenir, quand bien même là serait le seul remède efficace ? Tel est le cas des médecins devant la pollution, le tabagisme, les conditions de travail, et des psychiatres devant un grand nombre de phénomènes sociaux. Comment peut-on être le médecin d'un seul en même temps que le médecin de tous ? Ces questions rapprochent aujourd'hui considérablement tout médecin de ce que l'on demande au psychiatre. Au sommet de la République, Platon instaure un roi-philosophe. La médecine ne devrait-elle pas y jouir aussi d'une place privilégiée ?

 

[56] Bien que l'Etat soit en démocratie une émanation du peuple, il y a une différence importante entre un service de l'Etat et un service public. Il est difficile de dire exactement les rapports que la psychiatrie entretient avec l'un et l'autre.

 

[57] De 1838 à 1936 les médecins des Asiles ont été nommés par le ministère de l'intérieur .

 

[58] Mais trop souvent ces situations dites d'urgence ou de danger servent d'alibis excusant la transgression aux principes fondamentaux de respect à la personne, tout en invalidant malheureusement considérablement l'avenir de ces personnes. Ne suffirait-il pas pourtant tout simplement, quand il y a besoin d'intervenir, d'invoquer le " devoir d'assistance à personne en danger ", prescrit par l'ancien article 63 du Code Pénal de 1810, formulé à nouveau dans l'article 223-6 du nouveau Code Pénal de 1992, pour résoudre de tels cas, sans recourir à une loi spéciale sur cette catégorie très imprécise de personnes qu'on appelle malades mentaux ? En réalité, on demande souvent, plus ou moins tacitement, à la psychiatrie, d'assumer une fonction de " police préventive ", ce pourquoi elle n'est pas faite, ou d'imposer des soins avant qu'il n'y en ait demande, empêchant par là-même celle-ci d'être formulée et ceux-là d'être réussis . Loin de nous l'idée de dire qu'il n'y a pas de violences en milieu psychiatrique : Elle fuse de toutes parts. Elle est le pain quotidien du psychiatre. Nous n'avons de cesse de montrer ici que, même là où elle n'existait pas, on la crée. La violence et le danger peuvent parfaitement concerner une situation psychiatrique, mais elles ne relèvent pas " d'abord et à priori " de la psychiatrie.

 

[59] "Sur l'euthanasie":
Aucune recherche n'est étrangère aux préoccupations du chercheur. L'âme ne suscite guère de travaux scientifiques, malgré les derniers émois du président Schreber. Le plus grand souci de la qualité du vécu immédiat, une certaine hantise du suicide qui est la perte même du bien suprême reconnu par une société laïque, expliquent peut-être le succès actuel du concept de " dépression". L'"euthanasie " serait ou sera une aide au suicide, mais un suicide concerté, contrôlé, justifié par une maladie physique incurable. On voit ici comment le domaine avancé de l'éthique médicale débat de problèmes réservés traditionnellement au domaine religieux, puis laïc mais encore sacré. Les demandes reconnues comme émanant de personnes dites " dépressives " seront certainement longtemps écartées de cette dialectique Il y a cependant un apparent paradoxe à vouloir ne faire entrer le comportement du déprimé suicidaire dans le champ médical que pour le faire bénéficier sitôt de"l'exception psychiatrique"

 

[60] Au lieu de la mesure actuelle, conditionnant le meilleur remboursement des soins par la Sécurité Sociale, qui consiste à demander à un patient de consulter d’abord un généraliste avant de consulter un spécialiste, afin d’en contrôler la nécessité, on peut se demander – avec ou sans ironie – pourquoi ne serait pas imposée, en bonne logique, la visite d’un psychiatre avant tout autre médecin.

Une telle logique réglementaire pourrait facilement engendrer un type d’inflation de demandes limitée seulement par les contraintes matérielles (économiques et/ou spatio-temporelles) de chacun, ce qui est le contraire du but recherché. C’est quelquefois ce qui se passe avec les cures psychanalytiques.

 

[61] « Nosos » = « maladie » + « Graphein » = « écrire », donc : « nosographie » = « fait de répertorier les maladies ».

 

[62] On peut ici signaler que dans ces conditions l'institution nouvelle de la " formation médicale continue " ne va pas sans poser de nouvelles questions : alors que traditionnellement le contrôle des connaissances des médecins relevait soit de l'Université soit des concours organisés par l'administration hospitalière, va-t-on instituer de nouvelles instances de contrôle, mais aussi, quels vont être les programmes validant la " mise à jour ", dans un domaine aussi syncrétique ?

 

[63] A l'évidence, l'assimilation de la folie à la dangerosité n'est pas nouvelle. On peut même se demander si dans certains cas ce n'est pas la peur extrême qui peut susciter l'attribution de " folie " à celui par qui arrive l'insupportable sensation. Dans une telle circonstance la notion de folie dériverait alors de celle de dangerosité et non l'inverse. Mais ce que l'on peut ici reprocher à la loi de 1838 et à ses compléments, c'est d'avoir entériné ce lien, là où il fallait justement opérer un clivage.  

 

[64] Ce « monde arabo-musulman » allait devenir bientôt, majoritairement, « provinces arabes de l’empire ottoman » (chute du Caire en 1517) jusqu’aux colonisations européennes. Firent exception les contrées les plus occidentales (Maroc et Europe reconquise) et  les plus orientales. Le Hassa (contrée devenue richement pétrolière) donnera naissance au wahhabismes dès le XVIII éme siècle.

 

[65] On insistera sur la formulation de cet Art 64 : Si des raisons techniques avaient du empêcher de juger la personne, on aurait invoqué la " démence au temps du jugement ". La " démence au temps de l'action ", reprise en d'autres termes par l'article 122-1 du nouveau Code Pénal, indique bien que c'est la matière à juger qui est évacuée par une sorte de "déni de la réalité", doublé peut-être si l'intéressé demande à être jugé, ce qui n'est pas rare, d'une sorte de " déni de justice légalisé ". Les nouvelles législations en séparant responsabilité civile et responsabilité pénale ont tenté d'améliorer cette situation, sans toutefois supprimer la "dé-judiciarisation pénale" qui est reconduite par l'article 122-1.

 

[66] Bien entendu, les considérations qui suivent ne sont que des remarques, à partir de lectures et de « notes de terrain », présentées ici sous la forme de l’ébauche d’une mise en forme. Tout ceci pourrait donner utilement matière à des recherches approfondies suivies de publications, auprès des archives concernées, en particulier en consultant les « dossiers médicaux », les nommés « livres des lois » dans les hôpitaux, les « bureaux des entrées des hôpitaux », les « certificats adressés aux préfectures », les « correspondances » , les « ordonnances préfectorales de placement », etc.

Alors que les monographies fleurissent, ce genre de travail reste très rare à l’échelle de statistiques et d’analyses systématiques .

Il demande quelques moyens, le rassemblement des autorisations requises, et une méthodologie de travail permettant de reconnaître clairement « les objets » dont il s’agit, ce qui, en psychiatrie, n’est pas toujours aisé.

Citons ici les travaux de Philippe Bernardet qui traitent utilement de l’évolution des contraintes hospitalières en les dénombrant.

Le contenu qualitatif des motivations serait certainement riche d’enseignements.

 

[67] H.O. = Hospitalisation d’Office et H.d.T.. = Hospitalisation à la demande d’un Tiers, les deux formes « d’hospitalisations sous contrainte », selon la loi de 1990. Voir note supra.

 

[68] Pas plus que pour le déïcide, il ne s’agit bien entendu ici « de faits divers », mais de faits remarqués d’abord « dans le symbolique », faits exprimés par exemple sous la forme du repérage freudien du « complexe d’Œdipe », puis dans les structures nouvelle de la famille, voire de l’absence de famille, ensuite. (Cf. notre note sur une autre page (http://jdeperson.free.fr/page web 9) : « le père est un contre-pouvoir »).

Il est extrêmement remarquable de constater des sortes de cycles culturels et même idéologiques dans le cours des civilisations qui très souvent se répètent : C’est vrai en comparant la Grêce et la France, dans l’apparition des genres littéraires (dans les deux cas : épopée =>tragédie => comédie => roman ), mais aussi ici dans les « avatars de la paternité », d’Homère à Sophocle puis Platon, avant d’en arriver au christianisme, sorte de phase de remise à zéro des élaborations mentales de l’antiquité grecque.

Puis survient « la Renaissance européenne », l’essor économique du continent, la reprise des modèles païens, et l’on sait que Platon, pour qui les enfants  (Cf. la « Politeïa » ) ne doivent connaître ni leur père ni leur mère, va inspirer les socialistes utopiques, puis Marx les communistes et les socialistes.

Freud lui ne fait que « dévoiler » la présence de fantasmes qu’il dit universels, mais dont nous aurions cependant plus de mal que lui à en inférer la présence là où ils n’ont jamais été dévoilés.

 

[69] Exemple : En chrétienté, le « saint » était, non seulement « celui qui n’est pas un voleur », mais aussi « celui qui donne aux pauvres » , formulation positive, en raison de son amour du prochain, à l’imitation de Jésus-Christ, et, de ce fait, le saint pouvait espérer aller au paradis.

Pour « le laïc », le « sain » est seulement « celui qui n’est pas un  voleur », en raison des interdits  du code pénal. L’ancrage est le même, mais dépourvu de la croyance qui donnait toute sa force au  principe qui le fondait.

La « psychiatrie laïque » s’est fondée, par exemple avec les travaux de l’école des « anthropomorphistes » et  Cesare Lombroso, sur « des définitions »  de profils  dits « pathologiques », de  « criminel-nés », etc.  ce qui s’est poursuivi avec les travaux de la génétique, etc., profils assurément très « négatifs ».

C’est là une « psychiatrie-dogmatique-administrative » dans laquelle la  « psychiatrie-médecine  soignante » est très peu présente.

 Mais jamais elle n’a défini des profils « positifs » de « sain-nés », ni les règles de conduites à suivre pour parvenir à la « santé mentale » autrement que sur le mode des interdictions. Les exemples pullulent.

Les interdictions pénales portent sur « les conduites », mais les psychiatres s’intéressent aussi « aux pensées ».

En fait, en passant, lentement, du « saint » au  « sain », on est  passé d’une représentation morale positive « du bien » à une représentation absente, bien que dans les deux cas soit demandé l’évitement « du mal ».

De ce fait, l’image du mal se trouve avoir une place de repère : Encore une fois on retrouve les conseils d’ Epicure, au regard des lois : Le « pas vu, pas pris », devient un équivalent « du bien ». La  morale est définie négativement , comme si l’absence du mal - ou son occultation - pouvait  fonder le Droit.

 

[70] Cf. Les livres de Pierre Legendre : « Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident », Editions « Mille et une nuits », 2004, et « Sur la question dogmatique en occident », Edition « Fayard », 2006, et autres.

 

[71] C’est aussi selon ce paradigme « spéculaire » que les juges et les psychiatres peuvent se renvoyer indéfiniment les images identificatoires : Selon les anciens paradigmes, autrefois, il aurait été assez critiquable d’entendre un juge s’identifier à un « père » pour le justifiant. Il ne l’est pas moins aujourd’hui, d’entendre, comme il l’a été donné, un juge dire qu’il était « psychologue », quand dans le même temps le psychiatre est placé en place du juge….

 

[72] Note 18. La "Raison " n'est pas "la Vérité " , laquelle doit être l'objet de la recherche première des tribunaux. La raison est avant tout une construction mentale qui peut être vraie ou fausse, ou même indépendante de ces deux catégories. Aucun médecin, s'étant intéressé aux quatre éléments aristotéliciens ou aux quatre humeurs hippocratiques, ne peut oublier combien une théorie " rationaliste " peut être purement " imaginaire " mais fausse dans la réalité, et pourtant survivre comme instrument de travail durant des siècles. ( Le principe de la double paire a toujours été propice aux jeux de logique pour l'esprit [cf. le double couple Isis-Osiris et Seth-Nephtys ] ), mais la réalité est autre. La " mélancolie " ou " bile noire " , quatrième élément, issue du quatrième organe, la rate, n'a jamais été retrouvée. Il est amusant de constater l'usage qui en est fait en psychiatrie !

 

[73] C’était le cas lorsque notre société était de type religieux. Aujourd’hui, pourtant sont apparues la notion de « vie privée » et la notion de « laïcité ». La psychiatrie attente volontiers à la « vie privée » au nom de « l’ordre public et de la sécurité des personnes ». La confusion des deux registres est probablement un vestige des anciennes structurations sociales, dans une chrétienté qui adoptait le christianisme comme religion officielle, dans lesquelles « moralité » et « ordre public » allaient nécessairement de pair. En réalité, la confusion n’est ici pas anodine, précisément parce qu’elle est en contradiction avec la notion de « laïcité ». La laïcité manque de définitions juridiques :

w        Si la laïcité est conçue comme une « tolérance » absolue des croyances et de la moralité individuelles, comme il est déclaré, la sécurité des personnes ne peut être entendue que dans le sens sanitaire de « l’assistance à personne en danger », et en aucun cas dans un sens moral ou philosophique. Dès lors, c’est seulement en ce nom que l’intervention peut être décidée. « L’ordre public » qui lui aussi est nécessaire devient très différent et relève de fonctions purement policières et judiciaires.

w        Par contre, si la laïcité était entendue dans le sens d’une nouvelle gouvernance comportant de nouvelles obligations de morale et de croyances, comme une nouvelle religion sans dieu, alors la formule deviendrait cohérente pour une psychiatrie entendue comme « prêtrise de la laïcité ». Une telle lecture pourtant n’a jamais été proclamée, et c’est la raison pour laquelle la psychiatrie est si déroutante et « confusogène » 

La lecture de la formule consacrée relative à « l’ordre public et à la sécurité des personnes »  ou d’autres formules de même sens, utilisées dans les ordonnances préfectorales  « d’hospitalisation sous contrainte » comportent ainsi selon nos catégories mentales actuelles au moins quatre termes inopportunément regroupés, réunis ou confondus :

o       « L’ordre », qui s’oppose au « désordre »

o       « public », qui s’oppose à « privé »

o       « la sécurité » – en fait « santé, physique ou mentale », qui s’oppose

o       au « danger philosophique ou moral », sous entendu, mais dont on voit qu’il était largement pris en considération dans les certificats des aliénistes des XIX ème et XX ème siècles.

o       On pourrait y ajouter qu’il n’est pas précisé si la sécurité concerne un « supposé patient » ou son « entourage », mais l’énumération des termes précédents suffit à montrer combien la mesure est « globale » et manque de précision au regard de nos catégories reconnues, ce qui explique les contradictions et l’échec du système.

Rappels méthodologiques : Cette confusion des genres s’ajoute, pour chacun des genres, à « l’arbitraire » des  décisions d’une part et à son aspect souvent fondé sur des « suppositions prévisionnelles », d’autre part. Outre qu’une telle contrainte est, en ce qui concerne la médecine, contraire aux déclarations des « droits de l’homme », il est exclu d’espérer avoir de bons résultats dans ces conditions. Enfin pour resituer les formules dans le « système psychiatrique français », celles-ci  concernent la seule « partie préfectorale » du système, actuellement régie par la loi de 1990. La seconde partie du système, « juridique », est régie par l’article 122-1 du nouveau code pénal (Cf. ).

[74] Un exemple typique, qui fait débat actuellement est celui de « l’adoption » d’enfants par des « couples homosexuels » : Cette position n’a rien de « naturelle ». Elle est discutée dans un registre « culturel » et crée évidemment une tension entre le vécu naturel et le vécu culturel. Les nouvelles argumentations sont les reflets des questionnements du temps : Deux parents ? Un parent double ? Aucun parent ? De nombreux parents ?

La « conception morale » de la société s’exprime alors dans ses débats politiques, car ses conséquences sont considérables, et ses décisions judiciaires .

Mais il n’y a aucune raison de considérer les idéaux des homosexuels – ni ceux des hétérosexuels ! ! – comme des maladies mentales.

Sont là saisissables :

      La tension entre la « biologie » et la « culture »

      Entre les pères et les mères.

      Entre le rôle des parents et la fonction de l’Etat.

      La nécessité de ne pas confondre « le mental » (d’essence particulière à chacun) et « le moral » (partagé et/ou imposé).

 

[75] Si en certains contextes religieux, l'homme peut - in fine - trouver dans l'au-delà refuge, dans celui de l'humanisme athée, sans la justice, l'homme devient sans ressource, autre que celle du  néant, pour échapper aux injustices de son semblable.

 

[76] La psychiatrie, fonctionne comme un « shifter », destiné à transformer la justice (divine, et/ou, terrestre) en une médecine d’Etat. On aurait vraiment tort de considérer le projet comme « vétuste » ou « d’Ancien Régime » : A preuve son renouvellement par la loi récente du 27 Juin 1990 . Le système a été énoncé à l’aube de la modernité(30 juin 1838) et reste, hélas en ce sens, moderne !. Bien plus, il tend à devenir un modèle pour les directives administratives de toutes les institutions médicales

De cette façon, comme on l’a voulu montrer en ce texte, la psychiatrie, ainsi que tout ce qu’elle véhicule dans son sillage, est à l’abri de toute idéologie propre, sinon celle de ses tutelles, et conserve ainsi abstraite sa principale fonction qui est de procédure fonctionnelle pure, celle pour laquelle elle est apparue, en tant que « psychiatrie administrative », et, disons-le encore une fois, en .tant qu’elle est bien distincte de ce que nous appelons « psychiatrie médecine de soins », de structure traditionnelle, même si, ces deux formes sont l’objet, dans la pratique, « de mélange et cohabitation forcée », ce qui entretient indéfiniment la confusion et beaucoup d’in capacitation.

Au total, si souhaiter une guérison est toujours louable, par contre, l’idée qui continue de se répandre de « condamner à être  soigné », ( personne ne dit encore « condamner à guérir !»  ce qui devrait pourtant être le but utile recherché) est parfaitement « mythique », que l’instance qui ordonne soit exécutive ou judiciaire, et quel que soient les types de contrainte.

Il n’est pas nécessaire de réfuter l’occurrence de toute intention inavouée qui voudrait privilégier « le temps des soins », au nom duquel on justifierait l’enfermement, aux soins eux-mêmes.

En elle- même, une telle condamnation est un véritable défi, tant à la  médecine qu’aux droits de l’homme dont chacun pourtant se recommande.

 

[77] (Cf. systématisation : ). La mise en place de ces termes peut être représentée dans un troisième schéma qui fait suite aux deux précédents rappelés ici, et montrant que la poursuite de l’évolution pourrait finalement modifier complètement la séparation existant entre la Justice et l’Etat par l’utilisation d’un « couloir médical » dont la psychiatrie aurait déjà tracé « le lit »:

 

Schéma 1 :

 

Ciel = Enfer et Paradis

Justice divine céleste

 

Terre = pensées et actions

↑ Justice sociale

↓↑ Justice terrestre ( divine terrestre et humaine d’essence divine) :

↑ Cohésion-solidarité sociale (Maât)

L’ennemi n’est pas la mort, mais la faute

 

Schéma 2 :

 

Ciel non reconnu

= assimilé à l’irrationnel

 

Terre =

pensées et actions

Raison :

Justice humaine terrestre autonome :

↑↓

Déraison

↓ Justice

↓↑ Etat →

↑↓ Médecine →

↑↓

Psychiatrie

↑↓Bien

↑↓Mal

Ennemi public :

 

Maladie →

Mort →

 

Schéma 3° :

 

 Irrationnel => aucuns droits

 

Terre =

pensées et actions

Raison :

=> droits de l’homme

↑↓

Déraison

 

Justice

 

Etat →

 

Médecine

↑↓

↑↓

Psychiatrie

 

↑↓ ←Bien→  ←Mal→

←Maladie→

 

 

Enfin le cycle du Schéma 4 est commenté en page IV note 9 (Cf. ) :

 

Ciel et dieux 2→

 

 

Terre

1 ↑

Prêtres Juges

 

Société-Etat

 

 

Bras médical

3↓

Prêtres Psychiatres

 

←4 Recherches Sciences Consciences*

 

* …toujours entreprises par les « non-malades », les « ex-malades », les « familles de malades », etc. afin de conserver « intact » le clivage « raison/déraison » (Cf. ).

 

[78] On pourrait  replacer cette appropriation dans la  longue continuité de l’histoire de l’appropriation du « sacré » par l’Etat : C’est d’abord au sein de la chrétienté que cet Etat commence à se constituer. Mais surviendront ensuite les conflits de Philippe le Bel avec la papauté et la longue histoire du gallicanisme, dont, de ce point de vue-là, la psychiatrie peut être regardée comme un prolongement.

Enfin, aujourd’hui, de même qu’il en va des souverainetés, le concept de psychiatrie est de plus en plus noyé dans le concert international, ce qui n’empêche en rien les éventualités d’appropriation, à un autre niveau.

Mais, pour toute intéressante que soit cette perspective de l’évolution historique, elle ne mériterait, en tant que seulement historique, que le recul détaché nécessaire au chercheur objectif impartial.

Ses implications médicales, par contre,  sont de toute autre nature, puisque c’est la qualité des soins qui est mise en jeu.

Répétons-le : Pour qu’un médecin puisse bien travailler, comme d’ailleurs en général pour tout professionnel, l’essentiel n’est pas dans les connaissances, ou plus exactement les « données » de la connaissance ne suffisent pas :

L’exercice de la pratique se fait dans un contexte, qui rend ou non l’acte possible, dans le champ relationnel des échanges, dans la confrontation des multiples niveaux que peut comporter une demande avec l’appréciation des réponses possibles, dans le discernement de ce qui est désir et de ce qui est besoin, dans la pose et l’exposé des indications, dans les propositions et dans les acceptations enfin. Cela exige une « méthodologie ». Qui plus est, ces éléments n’interviennent pas seulement au moment de la pose de l’indication, mais tout au long de « la prise en charge », même si elle est longue, et ils restent toujours le cadre vivant et le « ressort » essentiel d’un travail « partagé » dans les soins. Car bien entendu, les soignants ne sont pas les seuls a fournir ici un travail. Celui de la personne « soignée » est tout aussi indispensable.

Si bien que de la façon dont toutes ces démarches, aussi importantes que le diagnostic savant lui-même, pourront être menées ne dépendra  rien moins que la guérison.  Il va sans dire que ces démarches ne peuvent être que libres.

Dans ces conditions, dans le contexte culturel de 2006, la formule de « l’hospitalisation sous contrainte », est tellement contraire tant au respect des principes moraux officiellement proclamés dans le même temps, qu’aux intérêts pratiques des cinq domaines concernés, que l’on peut même avoir de la peine à croire à son existence. Les questions les plus troublantes restent alors véritablement sans réponses dans ces deux directions respectives.

 

[79]  Tout ceci, naturellement, fait fortement penser à la nécessaire (et proclamée) théorie de la « séparation des pouvoirs », et à Montesquieu.

On sait que Montesquieu s’est consacré longuement à écrire « l’Esprit des Lois », dans le sens où « l’esprit » dans les lois préside à « la lettre ».

Montesquieu est venu trop tôt ( « Ancien Régime » ), pour savoir comment l’on en viendrait à appliquer, sur l’esprit lui-même, une législation, c’est-à-dire en imposant des lois à l’esprit .

L’expression pour les désigner deviendrait alors « Les lois de l’Esprit » en la comprenant ici, non pas dans un sens « psychanalytique » d’explication, mais dans le sens d’un contrôle pragmatique par une « Législation de l’esprit ». Dans ce cas « la lettre ». des lois pourrait conditionner « l’esprit ». Ce phénomène, conduisant à une législation maintenant concrétisée, est nouveau :

Autrefois, le « droit social » fonctionnait autrement : L’Etat, ou ce qui a conduit à son élaboration, avait regard sur les actions et les comportements, mais non sur l’esprit. La construction de l’Etat impliquait débats et diversité des apports.

Hormis les périodes de guerres de religion, et surtout de « l’Inquisition » (Bartholomé Bennasar, historien, comparait le travail des inquisiteurs à un travail de psychologue), pensée et actions étaient bien distincts, et l’âme n’appartenait pas au prêtre, mais à Dieu.

Et en Grèce ancienne, « Έί σωμα δουλον, αλλο νους ελευτερος » = « si le corps est esclave, du moins l’esprit est-il libre! », disait l’adage.

Mais, si la laïcité, apparue dans ce contexte de retour aux anciens que nous avons rappelé, a voulu prendre son sens de la promotion de l’émancipation des « esprits » des contraintes de la religion, peut-être n’a-t-elle erré, de ce point de vue là, que de Charybde en Scylla

Enfin, pauvres humains restons{ Périclès} , et la laïcité ne met le genre à l’abri d’aucune superstition

En séparant  l’Eglise et l’Etat, on a séparé facilement deux choses qui étaient, déjà, au demeurant, fort distinctes. Mais l’affaire est plus complexe à l’heure de séparer l’Etat d’autre chose qui peut tenir la même place, mais sans être dit.

Or, dans « l’Etat sans Eglise », l’expérience montre que des certitudes, voire des rites et des cultes, viennent volontiers s’imposer en place d’autres maintenant abolis, d’autant plus aliénants que non exprimés.

 

Et, de même que la présence du père est pour l’enfant ce repère qui lui permet de considérer sa mère autrement que porteuse « d’une toute-puissance sans mesure », de même, la reconnaissance de la religion, par l’Etat l’obligeait à savoir qu’il n’était pas « Le Tout », et qu’un libre arbitre pouvait exister aussi, et surtout, par delà de lui.

Il en résulte qu’à ce niveau de gestion sociale, avoir des certitudes fait un devoir

      de les énoncer

      de savoir que d’autres ne les partagent pas.

C’est la distinction de l’hétérogénéité de deux parents qui ouvre l’enfant à une possible existence non-fusionnelle (fusion « mère-enfant »). En comprendre le paradigme éviterait beaucoup de perversions ici et là.

A l’aulne d’une telle comparaison, la religion est donc en place d’une «  fonction paternelle », et l’Etat, d’une « fonction maternelle », qui serait « le grand Tout » s’il n’y avait un père.

Nous savons combien, pour cette raison, sont abhorrées les fonctions paternelles, dans toutes les sortes de totalitarismes, dans tous les domaines. (Cf. : « le père est un contre-pouvoir »).

Le père n’est pas « Le » pouvoir car, si les signifiants de la puissance sont paternels, le père, justement ne les maîtrise pas et c’est une « fonction maternelle » qui en introduit l’usage pour l’enfant. Par une sorte de « définition sémantique catégorielle », il y a « Des » pères.

Or, dans toutes ces images, ce qui compte, pour le repérage du père et de sa fonction par le sujet, est dans l’explicite de sa reconnaissance. Sa présence, réelle ou non, opérante ou non, n’y change rien.

 

Autrement dit plus généralement, la « non-reconnaissance », est le plus sûr moyen de faire engendrer à la chose non reconnue des ravages occultes. Ce point revêt une importance majeure, déjà soulignée, dans la thématique des « déjudiciarisations » - qui se refusent à reconnaître les faits et leur auteur - que nous avons étudiée.( Cf. Note 6 ).

 

[80] Cet intérieur imaginé, repris d’une fable d’Esope, évoque aussi la place de « l’objet « a » du désir » de la construction lacanienne, lui même inspiré de la théorie socratique « des objets intérieurs », « τα εντα αγαλματα », (figurines emboîtables  à l’infini de sorte qu’on imagine toujours « un intérieur de cet intérieur » ), décrite par Platon dans le « Banquet »,œuvre dans laquelle il expose cette théorie, par  laquelle Socrate explique la fascination du désir et l’amour.

Ø      L’enveloppe se dit en latin « follis », et, - par quel curieux cheminement ? - , a donné au français : « le fol » => « le fou* ».

Que recouvrent donc tous ces mots et toutes ces images ? …

Ø      *Plus de vocabulaire : Certains font des jeux de mots en conjuguant « le fou de la folie » avec « le fou du roi du jeu d’échecs ». Mais dans les deux cas le mot « fou »  n’est pas du tout le même :

Dans le « jeu d’échecs », l’armée du « roi » (« el-cheikh » => « échec ») est appuyée par des « chevaux » et des « éléphants » (en arabe : « fil » pluriel  « afial » = « éléphant »). Vaincu, « il  est mort » ( « mat »).

Le jeu, indien à l’origine, est passé en Perse, puis dans le monde arabo-musulman ( « el fîl » = « l’éléphant »), puis dans la péninsule ibérique où, encore aujourd’hui, en Espagne, «  el elfil » désigne le « fou-éléphant » des échecs. Mais « le fou de la folie » se dit en espagnol « el loco ».

Très logiquement, la langue espagnole, pour son vocabulaire emprunté à l’arabe (environ 10.000 mots), conjoint généralement son propre article défini, venu du latin (« ille-illa-illud » => « el », « la »), tout comme le même article défini français (« le », « la ») à l’article défini « el » de la langue arabe, de toute autre origine, ce que le français ne fait généralement pas.

Les mots d’origine arabe sont ainsi souvent mieux reconnaissables en espagnol. (Ex : »al makhzen » => « el almacen »  en espagnol, avec les deux articles, et « le magazin » en français avec un seul article).

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles la langue française a  assimilé « el fil » et « le fol » pour en faire « le fou » du jeu d’échecs, ce que l’espagnol n’a pas fait.

Enfin, le mot « el fil » ressemble aussi au mot grec « elephans-elephantos » à l’origine du mot français « éléphant ». Il est possible que les deux mots, en grec et en arabe, aient la même origine (indienne ?).

 

[81] Cf. Les propos très durs de Ahmed Latif Effendi  clic : « …[ les révolutionnaire français ont ainsi préparé ].... la voie à la réduction du peuple de France à l’état de bétail…»

 

 

[82] Bien entendu avec la bénédiction du peuple dont il est l’émanation : il ne peut pas en être autrement.

Cf. ce que Napoléon écrit dans « Les mémoires de Sainte Hélène » : « Les français me donnaient toujours davantage de pouvoirs que je n’en demandais… ».

[83] « La société est mise en normes alors qu’il faudrait la mettre en marche … » Alain Peyrefitte in « Le mal français » Plon 1976 p. 469.

 

[84] Pour cette raison, l’ engagement dans «l’ action » apparaîtra surtout plus tard, après 1968.

 

[85] Il y avait bien longtemps que les femmes entraient à l’université, et que les hommes et les femmes se mêlaient de plus en plus dans les assemblées.

L’erreur des historiens pris dans « l’emphase idéologique » est par exemple d’assurer que la révolution de 1789 nous aurait insufflé « l’esprit de la philosophie de lumières » quelques pages après avoir affirmé que cette même révolution est « fille de la philosophie des lumières » laquelle est pourtant née sous la monarchie … On veut conjurer l’histoire en même temps qu’on la reconnaît déjà !

Mais Tocqueville ouvrait les yeux sur la grande continuité de nos institutions et Alain Peyrefitte fait remonter « Le mal français » (« Centralisation », « mise en normes », « déresponsabilisations ») à Colbert.

Le terme « génération de 68 », magnifiquement attribué à ceux qui sont issus de notre jeunesse d’alors, appelle quelques remarques :

Ø      Si les manifestations ont été mises en scène par des « jeunes » âgés de 15 à 25 ans, c’est-à-dire d’une maturité politique globalement naissante, leurs idéaux en « Mai 68 » ont de fortes chances d’être majoritairement le fruit des apports de leurs maîtres et parents, c’est-à-dire essentiellement de la (et/ou des)  génération(s) précédente(s) et, hélas,  de leur(s) expérience(s) directe(s) des guerres.

Ø      Ensuite remarquons que le terme de « génération » est employé ici dans un sens fort éloigné de son sens « démographique ».

Ø      Celui-ci, s’appuyant sur des données biologiques qui existent encore, même remaniées par des données culturelles dans un sens qui est plutôt celui de l’allongement, fixe pour une génération une durée d’entre 30 et 35 ans. Dans ces conditions, quelle part de population le terme de « génération de 68 » peut-il bien désigner exactement, et que signifie-t-il ? Car son sens change radicalement selon qu’il soit employé restrictive-ment (les jeunes) ou extensive-ment (tous les contemporains), ainsi que les idées que l’on peut par là introduire.

Ø      L’idéalisation de la « jeunesse », phénomène certes éternel, mais même ici la sur-valorisation de ses prétendus choix, à l’occasion fabriqués comme des « images-clichés », fortement favorisée par les phénomènes polymorphes, contingents et convergents d’une « dé-spiritualisation » continue, de l’éphémère et relatif « baby-boom » et du « sursaut économique »,  n’ont vraiment pris corps qu’à partir du septennat de Giscard d’Estaing, nommé président de la république en 1974 à l’âge de 48 ans, lequel abaissa l’âge légal de la majorité civile de 21  à 18 ans, mais dans le cadre d’une politique qui ne se réclamait pas des idéaux de la gauche …

Il est étonnant que l’administration, habituellement toujours si prompte à « catégoriser » - et pour la psychiatrie, à « déresponsabiliser » - n’ait songé à distinguer une « majorité sexuelle », au plus près de la biologie, voire des émotions, d’une « majorité politique », au plus près des « réflexions averties », voire encore d’une « majorité commerciale » etc.… Il est vrai que depuis que les commerciaux ont développé le concept « d’achat d’impulsion », l’administration a imaginé des « délais légaux de rétraction », mais le concept n’est pas applicable aux urnes et elle ignore le « vote impulsif »…

N’y a-t-il pas à distinguer « majorité » et « maturité » ?

Chaque âge a ses charmes et il paraîtrait pertinent de ne pas attendre les mêmes ordres de compétences de la part d’un « jeune » ou de celle d’un « homme âgé » !

 

[86] L’usage de toutes les drogues se généralisera et, l’on pourrait dire avec humour que, de même que « la religion [avait été] l’opium du peuple » (Karl Marx), pour un peuple qui croit n’avoir plus de religion « l’opium deviendra la sienne ! » 

Car, que la prise en soit « libre » ou « contrainte », la France est devenue, par habitant, le premier consommateur mondial de psychotropes !

Un phénomène aussi important mérite quelques commentaires :

Ø      Alors que les français sont à juste titre excessivement soucieux de la qualité de leur nourriture,

·        la sorte de « démission » qui accompagne l’absorption, massive et à grande échelle, de ces médicaments,

·        tout autant que l’apparent « désintérêt » pour leur « pharmacologie »,

·         et l’absence quasi-totale « d’informations précises » concernant ces médicaments dans les documents à usage du public, sont stupéfiants.

Ø      Dans le même sens, remarquons que les « psychotropes » sont exclusivement vendus en pharmacie et sur « ordonnance »,  ce qui implique le passage obligé par une consultation médicale, généralement « psychiatrique », et renforce donc une sorte de « médico-psychiatrisation passive »de la société.

Ø      Parmi les psychotropes, ceux dont il s’agit ici sont essentiellement

·        des « antidépresseurs », des « tranquillisants »  et des « neuroleptiques ».

·         Au delà de la seule France, les « recherches » concernant la plupart des autres familles de « psychotropes », par exemple la famille du « lysergamide », produit auquel Hoffman, son découvreur en 1943, attribuait des effets qu’il appelait de « psycho-vitamine »,  sembleraient reprendre seulement maintenant après avoir été longtemps suspendues, pour cause de « mésusage » de cette « drogue » précisément dans la décennie des années 68.

Ø      Tous ces points ont en commun que l’on y privilégie la « confiscation », quitte à maintenir « l’ignorance »,  plutôt que de recourir à la « recherche », à « l’information »,  à la « responsabilisation ».  En France, le très dommageable degré d’ignorance habituel du public en ce domaine, dépasse probablement, en mesure, les carences habituelles de la vulgarisation dans les domaines de la médecine en général– hormis en ce qui concerne le « spectaculaire ».

« In fine » il en résulte la prolifération  sauvage d’une « psychiatrisation », tantôt sollicitée, tantôt imposée, à l’occasion de la moindre situation difficile, qui invalide considérablement, au moins momentanément, l’activité et les relations sociales réciproques des citoyens

·        par les effets « pharmacologiques » accaparants des médicaments,

·        par le développement d’un regrettable degré de « passivité » chez le réputé « patient »

·        et par la soustraction du citoyen du « champ juridique » normal, enfin, quand des mesures juridiques dé-responsabilisantes accompagnent le tableau.

 

[87] Introduisant les conclusions de son livre « Le mal français » Plon 1976,  Alain Peyrefitte écrit en page 469: « La société est mise en normes alors qu’il faudrait la mettre en marche… » puis « nos thèmes mobilisateurs … tournent tous autour d’une même idée – l’idée de responsabilité ».

Rien ne saurait mieux ramasser le message de l’ensemble de notre site que ces simples formulations.

 

[88] On serait même tenté de dire que c’est en grande partie pour cette raison que les bénéfices économiques immédiats ne surent durer : C’est l’essentiel qui se dérobait !

La Fontaine nous montre qu’il ne suffit pas d’éventrer « La poule aux œufs d’or ». Maintes fables de la Fontaine se rapportent à ce même thème. C’est aussi l’enseignement du « tiers facteur  immatériel » d’Alain Peyrefitte.

 

[89] Certains « intellectuels » ont cru pouvoir interpréter le mouvement de mai 68, à la lumière de messages  « anti-hiérarchiques » voire « anti-paternels », comme une « révolte oedipienne ». C’est une aberration pour plusieurs raisons :

Sur le plan de la théorie, il n’y a pas de psychanalyse collective possible : Le complexe d’œdipe est toujours, par définition, une affaire individuelle.

D’autre part, le complexe d’œdipe ne prend pas origine de la mort du père, mais du désir de possession de la mère.

Enfin, dans les faits, il n’y avait évidemment  aucune revendication dans ce sens. Bien au contraire, tous les « jeunes », garçons et filles, entendaient bien sortir des schémas traditionnels. Qui plus est, ledit « complexe d’œdipe » était déjà bien affaibli, les femmes elles-mêmes étant de moins en moins aperçues, et ne se reconnaissant plus elles-mêmes, fondamentalement, comme « mère s».

Pour cette même raison d’ailleurs, on aurait tort de voir dans le MLF un mouvement « matriarcal ». Le MLF revendiquait avant tout l’égalité de l’homme et de la femme, aux antipodes de la dialectique des préoccupations de paternité et de maternité, même si, individuellement, chez chacun, la préoccupation a pu rester inconsciemment opérante, et si, surtout, dans ces conditions, « l’enfant », son appartenance, son inscription sociale,  deviennent des sujets bien « embarrassants ».

 

[90] D’ailleurs, toujours dans l’esprit du « tiers apport » et de la « convivialité », il est fort possible que des artistes comme Jacques Brel (« Les bourgeois , c’est comme les cochons, plus çà devient vieux, plus çà devient … »), Léo Ferré, ou même Brassens et tant d’autres, par la mise en chansons inoubliables de leur aversion à l’encontre des « bourgeois » et  de « l’ordre bourgeois »,  aient autant contribué à la mobilisation des foules que le SNES Sup ou Daniel Cohn Bendit lui-même.

 

[91]  Il semble que la chronologie relative aux « acquis de 1936 » ait été inverse : Le peuple initialisa l’idéologie du pouvoir. Le pouvoir légiféra. Puis apparurent les implications économiques. Dans ces conditions apparurent successivement :

1.      Les décrets relatifs aux « congés payés »,

2.      Leur exploitation commerciale, longtemps après, voire surtout après 1945. Elle n’était que balbutiante dans la dimension considérée au début, ne serait-ce que parce que le « travailleur » n’avait aucun moyen d’y adhérer.

Au contraire, dans les années 1970, le premier moteur semble avoir été « économique », puis seulement suivi par les légalisations. De plus, les gestions économiques sont initialisées par « les sommets des entreprises laborieuses », ou même par les simples pôles supérieurs de « droites verticales et parallèles », représentants les arrangements des structures concernées : Si les affaires politiques, en effet, sont démocratiques, le commerce ne l’est en rien. Ainsi, ces années 1970 ont reproduit « doublement l’inverse » des figures de 1936.

 

[92] Nos « services publics », destinés à être retournés à un public qui les aurait demandés, dès lors qu’ils sont soumis aux doubles décisions de « l’administration de l’Etat » et des « considérations commerciales », en sont à un certain point les enfants. Cependant, même lorsque l’Etat émane du peuple, il n’en va pas forcément de même des représentations commerciales.

La distinction entre « services d’Etat » et « services publics » est à nouveau importante ici : Même lorsque les domaines de « l’administration de  l’Etat » s’ étendent,  éventuellement seulement  en changeant d’échelle,  pour passer de celle de la France à celle de l’Europe ou du monde, les « services publics », eux,  parcequ’ils ne relèvent pas seulement de « l’administration de l’Etat »,  peuvent être dans le même temps affaiblis.

En Mai 1968,  le pays avait été paralysé durant un mois. Mais aujourd’hui, du fait des fermetures nombreuses invoquant en général, mais peut-être quelquefois à tort, des raisons économiques, c’est peut-être tout au long de l’année,  et au fil des ans, que les insuffisances de certains services publics deviennent manifestes. Dans tous les cas, le choix des priorités a une valeur décisive, mais toute confusion le complique.

Quant à « l’espace public », son concept est si mal appréhendé et sa gestion en est si problématique, que mal géré, il prend quelquefois l’allure de « décharge publique ».

Cela n’est pas indifférent à tout ce que nous avons pu évoquer, de la désacralisation de la nature, de la sacralisation de « l’homme », de l’humanisme totalitaire.

Car, en définitive, pour évoquer l’impossible consensus,  c’est la légende de la « Tour de Babel » de « l’Ancien Testament » qui vient immédiatement à l’esprit.

Avec le « raccourcissement » du monde, la mondialisation, l’augmentation démographique, mais surtout l’augmentation proportionnellement plus considérable encore des rejets de chacun, ce qui était vrai au niveau du « village » devient vrai pour le monde. La pollution aérienne généralisée en est une des plus dramatiques illustrations .

On rapprochera de cette problématique l’importante question des « fumées de tabac » : dans les hôpitaux psychiatriques, de peur que les « patients » ne mettent le feu à leur lit, ils étaient généralement conviés à fumer dans les salles communes, importunant de ce fait tous les autres ! Actuellement la nouvelle législation estimant à juste titre qu’un fumeur peur déranger un non-fumeur interdit au premier de fumer dans les lieux « dits publics ». Quelle est alors la nature de cet espace, toujours proche de la porte, apparenté à un trottoir ?

Comme nous l’avons déjà dit, si les concepts de publics et de privés doivent être respectés, ils devraient alors être parfaitement définis et leurs  statuts respectés.

La réflexion peut aller assez loin, car il y a plus : Dans le domaine « sacro-saint » de « l’automobile », par exemple. Celle-ci est un lieu privé, lancé dans un espace public ! Quelle devient alors la nature de l’espace occupé temporairement par le véhicule en déplacement ? Mine de rien, toutes ces difficiles appréhensions conceptuelles ne sont sans doute pas pour rien dans les comportements intempestifs de  nombre d’utilisateurs.

Tous ces espaces seront d’autant plus volontiers conflictuels que leur définition restera « juridiquement » ambiguë.  

 

[93] Guerre et « raison consensuelle » : Il est probable que, à quelque degré que ce soit, aucune famille française, voire européenne, et beaucoup d’autres encore, n’aient eu à ne supporter le poids de ces guerres « quasi civiles » et largement « suicidaires », qui se sont enchaînées durant plus d’un siècle.

Bien sûr l’essentiel aujourd’hui réside dans la recherche et le traitement des causes.

Qu’en dire, en effet, sitôt que la question de « la raison » porte sur une collectivité toute entière, voire un consensus majoritaire, et non plus l’individu isolé ou le groupe minoritaire (Cf. supra  au sujet du bouc émissaire)?

1.      La question de la « légitimation », soit par la force soit même par le nombre seul, depuis longtemps si accaparante dans le champ de la pensée occidentale au moins, trouve surtout son domaine d’épanouissement dans « le politique », dont on ne saurait dire si la prégnance omniprésente chez nous est cause ou conséquence de cette rhétorique du nombre et de la légitimité.

2.      Mais la même réflexion occidentale distingue aussi, radicalement, dans le sillage des « grecs du temps de la démocratie », en accord aussi avec « les deux royaumes » chers au christianisme, et depuis Machiavel encore, « le politique » de « la morale », là où, à l’inverse, l’imam Ghazali ou le vizir Nizam el Moulk en avaient passionnément recherché l’accord « ici-bas ».

3.      Cependant que la « notion de raison », quant à elle, celle-là même dont ce même Ghazali trouve en Dieu seul le détenteur absolu (« ‘aql »), celle qui ressort linguistiquement du couple oppositionnel « raison/folie », celle qui a été longtemps désignée par le mot ancien « sagesse » moins chargé, sémantiquement, de l’idée de « calcul », toujours « interrogée », souvent « utilisée », n’a encore jamais trouvé de place propre ou autonome « ici-bas ».

Elle est donc tantôt perçue comme une « liberté philosophique », tantôt assujettie à la notion « d’ordre public », quand la folie relève tantôt du seul vocabulaire, lequel va du plus « juridique » à celui de la pure « dépréciation », tantôt de l’appréciation « biologique » qui en recherche aussi, dans sa propre science, les fondements.

Mais s’il est vrai que la « médecine biologique » jouit, en principe, d’une reconnaissance théorique « d’autonomie », la recherche des fondements de ladite raison/folie dans le biologique ne peut être que désespérée si elle opère à la lumière des classification précédentes.

Ainsi plusieurs questions demeurent :

4.      Une véritable « science de la raison » doit-elle exister, et, si oui, en fera-t-on quelques usages, et lesquels?

5.      Si elle doit exister, pour mériter le nom de science elle ne peut se concevoir que « libre » :

6.      Devrait-elle alors prendre naissance ex-nihilo – et jusqu’à présent le juridique n’a pu lui donner ce statut,

7.      ou comme partie autonome d’une science déjà existante, – et jusqu’à présent la médecine, même en la désavouant souvent, ne lui a pas pour autant permis d’être libre ?

Or les limitations énoncées ont en définitive en commun d’être toutes « anthropocentrées ».

Et, finalement, c’est toute la doctrine de « l’humanisme », en concurrence avec la recherche d’un « contexte toujours plus universel » qui subsume actuellement toujours les références.

Mais il n’a pas évité les guerres, et il n’a pas apporté de réponse à la question de la raison.

Et « l’extension en étendue » d’un « universel » de surcroît trop souvent prédéfini, est-elle la garantie de ce qui est « sûr » ?

1.      Et que valent toutes ces luttes pour un « universel », qui devient quelquefois même un « environnement », restrictivement conçu en forme symbolique pour nous de « couronnement », en périphérie de l’homme ?

2.      Que valent ces quêtes, trop souvent d’accaparement, « tournées vers le un », toujours d’apparences d’autant plus paradoxales qu’elles en masquent les symboles, que les psychanalystes rattachent volontiers à la représentation du père ?

3.      Que vaut cet « universel » dans une société qui a simultanément affaibli toute « signifiance paternelle », ce qui est un paradoxe intellectuel, et cela, peut-être, jusqu’à l’extrême de ses possibilités de « survie naturelle biologique », ce qui en est un second ? 

Et que valent ailleurs, et en quoi diffèrent :

1.      ce « Un » pour lequel l’islam n’en remet radicalement la représentation qu’en Dieu, mais en lui désavouant tout signifiant de père,

2.      et ce « Un » dont le christianisme en avait tempéré l’incarnation possible en « un seul », par l’affirmation que si « Dieu est Un », c’est aussi « en trois personnes », « homo-ousios », « de même substance » ?

La « guerre », qui est le propos de cette note n’est pas étrangère, on le sait, à ces agencements.

1.      Alors, « La guerre » en général, ou « telle guerre » en particulier : folie ou raison ?

Posée ainsi, la question n’est pas nouvelle ! Mais comment la comprendre ?

Et la guerre doit-elle toujours être rejetée ?

Comme n’importe quel acte, ce n’est pas l’acte qui est fou, c’est celui ou ceux qui le produisent, et dès lors, dans la production de l’acte, le contexte tient une part essentielle.

Mais peut-on traiter un comportement collectif à la lueur de ce que l’on sait des comportements individuels ? Car ce qui est vrai à une certaine échelle ne l’est plus à une autre.

Certes, Durkeim, en sociologue, nous a montré qu’il y avait des lois de comportement statistiques, pour les individus au sein du groupe ; pour des conduites simples. Mais qu’en est-il des orientations de tout un groupe lui-même ?

La guerre est l’une de ces manifestations qui posent au plus haut point la question d’une « raison consensuelle ». Mais à ce jour, nul, qu’on sache, ne pourrait la légitimer.

2.      Alors, que valent nos références, et que vaut notre méthodologie, si nul ne peut répondre à des questions de tous les jours aussi préoccupantes que celle de « la guerre et la raison consensuelle »?

Selon les propositions annoncées, sans doute eut-on pu espérer, d’entreprises comme celles qui se proposent d’organiser la « gestion des soins », la « prévention » en matière de « santé mentale »  et la protection de « l’ordre public » en même temps, développées à si vaste échelle aujourd’hui dans le monde, et qui sont représentées en bonne place à l’Organisation Mondiale de la Santé, qu’elle ne prévinssent les catastrophes les plus destructrices résultant de la pensée des hommes. Or il n’en a jamais rien été.

Si donc «  soins » il y a,  ou du moins pourraient être, encore une fois, il semble particulièrement illusoire, et de surcroît fort invalidant pour leur distribution, de leur  associer, comme c’est le cas à peu près partout actuellement dans les concepts ressassés, la moindre fonction dans la gestion de « l’ordre public ».

Ainsi, l’inventaire des outils dont nous disposons, pour comprendre d’abord, traiter ou prévenir, ensuite, ici comme ailleurs dès qu’on parle de folie, ne fait que dévoiler la médiocrité de nos possibilités d’appréhension ordinaires,  c’est-à-dire des concepts utilisés, et des institutions qui en résultent.

Ainsi, aujourd’hui, c’est d’abord les outils, pour comprendre et appréhender, qu’il faut forger !

La présente étude espère y contribuer.

 

[94] Finalement quelle aurait été ou quelle sera peut-être une « troisième voie » ?

Le définir serait une gageure, et tout au plus est-il possible de parler de sa nature « tierce », un peu à la manière d’Alfred Sauvy lorsqu’il définit le « Tiers Monde » en 1952 pour le soustraire à la bipartition du monde d’alors:

« … ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état, veut lui aussi, être quelque chose … » .

De la rencontre de 2 propositions, par l’art de la « dialectique », les grecs en  faisaient naître une autre, et  Socrate, par l’art de la « maïeutique » accouchait les esprits.

De deux différents parents naît l’enfant, qui est annonciateur de vie, et ne s’inscrit pas dans l’opposition, stérile, de ses deux parents, mais naît de leur conjonction fertile.

Puis ce même enfant, ayant trouvé partenaire et devenu parent, à son tour, fera renaître la vie …

En ce sens, la « voie tierce » est elle celle de la vie, toujours en mouvement, ou même cette simple propriété qui fait qu’elle est vivante.

La philosophie chinoise théorise ici le « yin » le « yang » et le « tao » (« voie » ; « expliquer »).

Nous sommes accoutumés à nous épuiser d’oppositions schématiques et séculaires, « spiritualité » contre « matérialisme », « droite » contre « gauche », « marxisme » contre « capitalisme », etc. 

Mais ces catégories familières se sont mutuellement épuisées à la manière d’empires rivaux : En leur place prolifère aujourd’hui une « société  matérialiste  de consommation» qui, partout, est devenue synonyme de « commerce », avec ses cortèges de profits, d’heur et de misères, et dont tous s’accordent à estimer les destructions de plus en plus inquiétantes.

Sans doute, notre société, en quête de renouveau, cherche-telle partenaire, un inconnu encore, « male » si elle est « femelle », « yin » si elle est « yang », ou inversement, pour engendrer peut-être un « tiers », espoir vivant du monde prochain.

Mais qui sait ce qui peut advenir ?

 

[95] Sur la liste des préjudices s’inscrivent aussi toutes les « maladies » découlant directement et indirectement des produits pétroliers (froids, brûlant ou produits secondaires), et jusqu’à toutes les recherches industrielles qui « n’ont pas été faites », parce que les chercheurs ont été accaparés par la chimie du pétrole.

Pourtant, d’une part on sait que l’on peut vivre sans pétrole, d’autre part on sait aujourd’hui que les réserves sont épuisables.

La sagesse serait de ne toucher au pétrole qu’avec parcimonie et les plus extrêmes précautions : Il faudrait faire valoir dans ses utilisations les règles énoncées en médecine comme relevant de « l’étiologie » et de la « prophylaxie » :

1.      Le traitement de la cause est toujours plus efficace que le traitement du symptôme,

2.      et le traitement préventif est toujours plus facile que le traitement curatif, car beaucoup de lésions sont irréversibles.

Un retour à la sobriété permettrait alors, à l’aune des bienfaits apportés, de mesurer quel était le retentissement de la pollution sur la santé et les comportements.

Peut-être, de cette façon, « l’occident » saurait-il retrouver en lui ce qu’il semble parfois chercher désespérément en des contrées lointaines encore saines, qu’il prendrait presque, pour cette raison, pour « inhabitées » !

 

[96] Le terme de « société bloquée » était à la mode dans les « années 60-70 ». Les « blocages » administratifs  peuvent stériliser , voire  inverser, les effets des meilleures institutions :

« Les choses en viennent au point que ce qui devait réparer l’inégalité l’accroît. »

« Pour repérer le bon organisme    il faut une instruction très supérieure à la moyenne. »

« Révolutionnaires ou immobilistes, et presque toujours les deux à la fois, tels l’administration façonne les Français. »  Alain Peyrefitte in « Le mal français »  p. 224.

La société ne s’est malheureusement guère « débloquée » depuis cette période.

 

[97] En France les problèmes sont exactement les mêmes dans tous les domaines, puisqu’ils découlent des mêmes « structures » (davantage que des « principes », que ceux-ci soient bons, ou même, à dessein, absents) :

Toujours dans « Le mal français » (1976), Alain Peyrefitte analysant les effets de ces structures écrit page 266 :

-         « Le Parlement, après avoir été trop fort est devenu trop faible pour faire contrepoids au phénomène technocratique. …

-         Le pouvoir judiciaire n’a pas son mot à dire, alors que la justice est en jeu. … En France, la puissance de l’administration, automatiquement soutenue par le gouvernement, et donc par sa majorité, exclu[ait] tout arbitrage. …

-         Les responsables ne s’occupent pas des questions importantes, mais des questions urgentes. Il arrive que des questions importantes ne deviennent jamais urgentes*, tandis que des questions mineures accaparent l’attention des responsables parce que l’actualité s’en empare. La crise est le plus sûr moyen de rendre un problème urgent : elle exige l’intervention des hauts dirigeants, qui sont seuls en mesure de les résoudre. …

 

* : Par exemple, les questions de politique étrangère sont essentielles ; mais comme, hors le cas de tension, elles paraissent rarement urgentes, les acteurs s’en préoccupent peu.

De même pour la démographie, qui commande le destin national et n’intéresse à peu près personne. »

Etc. …

 

[98] L’expression « trouble mental » revient souvent. Mais l’expression n’a jamais été définie par personne. Aussi son usage de la part d’une administration peut surprendre. On comprendra néanmoins son embarras à l’heure d’appliquer une législation inepte.

Comme on l’a déjà souligné maintes fois, la recherche de mots appropriés est toujours une difficulté pour le médecin, à l’intérieur même de son domaine spécialisé, et, à fortiori, dans une intention de vulgarisation, car la nature se moque de nos catégories, toujours maladroites à raconter la biologie : La difficulté transparaît souvent sur les Procès Verbaux de Police établis à l’occasion d’une interpellation pour  trouble mental supposé. 

Qu’importe ?  L’administration, immuable, est bien toujours celle que décrivait Alain Peyrefitte en 1976 :

  «…  Chaque fonctionnaire, pris à part, est dévoué, intègre, intelligent, compétent. Mais une organisation est plus puissante que les hommes qu’elle englobe … » in « Le mal français » page 267.

« … Du côté des administrations, même dogmatisme, même horreur de se remettre en cause, même méconnaissance du terrain, même dédain des hommes, même esquive du dialogue, même obstination dans l’erreur, même obscurantisme né de la même absence d’un débat public.

 Et face à elle, du côté des « administrés », même alternance de résignation et de révolte … »  Ibid. page 268.

C’est souvent l’attitude des personnes « internées » !

Bien souvent, sitôt qu’il est « interné », le « supposé patient », en toute logique  culturelle,  culture de victoire « révolutionnaire »,  forgée à la fois sur le mythe entretenu de « l’arbitraire » d’une feue « monarchie absolue » - qui était, en réalité, ici, moins arbitraire, par essence, que notre république -  et sur celui des ses « droits » dans un « Etat de droit (s ?) » qui lui aurait été opposé, s’estime « lésé » par une mesure dont il rapporte, bien à tort, le pouvoir à un psychiatre imaginé comme tout puissant  – quasiment de « droit divin » : Nous avons déjà expliqué les filiations. La mesure a, en réalité, en république,  perdu toute essence judiciaire.

S’adressant alors à qui devient alors son principal (Cf. infra) « interlocuteur légal » naturel, son « leitmotiv » devient : « Docteur, donnez-moi ma sortie ! ». Le psychiatre est ainsi sommé de prendre parti : « Pour le patient, ou pour la préfecture ».

Une « pensionnaire » ayant pratiquement grandi dans la « communauté », qu’elle connaissait fort bien, manifestait son désir d’éluder par avance toutes les ambiguïtés en demandant à tout nouveau psychiatre qu’elle se voyait « attribuer » : « Docteur, vous êtes pour les « blouses blanches » , ou pour les « malades »?

 

Selon sa perception :

« blouses blanches »

 = infirmiers = direction de l’hôpital = préfecture

« malades »

 = « supposés patients » au statut « d’internés » 

 

Elle désavouait ainsi tout rapprochement possibles entre le médecin et les infirmiers dans une fonction autre que celle de la sujétion aux « autorités » de la contrainte.

Si le psychiatre prend parti « pour le patient », en vue de pouvoir ménager un espace thérapeutique futur et éventuel de soins librement demandés,  il renvoi toute la responsabilité  de la  mesure à la préfecture ; à défaut, il deviendrait « l’ennemi du patient » et ne recevrait alors aucune demande de soins. Mais la préfecture, elle, lorsqu’elle ne suit pas les demandes des certificats médicaux exprimés en ce sens et demandant « la levée de la contrainte », s’appuie, au nom du peuple, sur la notion de « dangerosité pour soi-même et pour autrui ».

Les expertises auront beau être multipliées, on cherchera vainement une responsabilité introuvable, puisque dès l’origine elle  aura été « génétiquement » esquivée et diluée dans l’expression  administrative de la formulation du « désir  supposé »  de tout un peuple …

Dans le chapitre : « Une société à irresponsabilité illimitée », Alain Peyrefitte écrit :

« Ceux qui savent ne décident pas ; ceux qui décident ne savent pas. »

« On ignore qui décide ; à supposer que quelqu’un décide. »

Les sous-chapitres suivants ont pour titre : « La substitution … L’envahissement … La confusion … Le cloisonnement …La congestion … La désagrégation … » ( Ibid. page 271 et suivantes).

La psychiatrie ne serait ainsi qu’un cas particulier du « mal français ».  Mais elle en cristallise les termes d’une manière particulièrement prégnante, si elle en est le produit, à défaut aujourd’hui de les entretenir, voire de les engendrer.

 

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